L’opposition accrue des citoyens à certains grands
projets résulte non pas d’un prétendu
immobilisme, mais plutôt d’un décalage
croissant entre leurs aspirations
réelles et un modèle de développement
économique qui ne tient toujours pas
compte de ses impacts sociaux et
environnementaux.
Malgré certaines avancées, la majorité
des entreprises et institutions
publiques du Québec ont du mal à
s’adapter à cette nouvelle réalité. À
cet égard, en dépit d’un intérêt marqué
des citoyens envers les enjeux
environnementaux dans les sondages
d’opinion, la dernière campagne
électorale n’a pas fait exception en ne
leur laissant finalement que peu de
place. Il est de notre avis que
l’immobilisme se retrouve désormais du
côté de certaines institutions,
publiques et privées, qui s’inscrivent
dans un modèle de développement qui ne
répond plus aux défis du 21ème siècle.
Ce manifeste souhaite susciter un débat
de fond à cet égard et contribuer à
définir des orientations qui permettront
d’asseoir une prospérité durable, visant
une croissance économique soutenue qui
tiendra compte d’une plus grande équité
sociale et de la préservation, voir
l’amélioration de la qualité de
l’environnement pour les prochaines
générations de Québécois. (Retour
aux titres de chapitres)
L’histoire économique du
Québec s’est bâtie sur la traite des
fourrures, l’agriculture, la pêche et le
bois. Les Québécois sont fiers de leur passé
de coureurs de bois, de défricheurs, de
bûcherons et de draveurs. Encore au début du
vingtième siècle, on les invitait à
défricher les terres du Nord. Avec
l’avènement de l’industrialisation, le
secteur minier et l’hydro-électricité se
sont ajoutés. De tous temps, le Québec
comme
le Canada, a été perçu comme un réservoir
infini de ressources et notre croissance
s’est appuyée sur l’exportation de matières
premières dans un système de laisser-faire
économique. Qui a oublié le fer que
Duplessis vendait à un cent la tonne aux
États-Unis ?
La révolution tranquille fut l’occasion
d’une modernisation de l’État et des
infrastructures socioéconomiques et
réglementaires, ainsi que d’une prise en
main des principaux leviers économiques, en
particulier dans les secteurs de la finance
et des ressources naturelles. Dans les
années 1980-1990, dans la foulée de la crise
du travail et de la révolution des
technologies de l’information, les
institutions du modèle québécois ont été
confrontées à de nouvelles problématiques et
à de nouveaux enjeux. Pour y répondre, le
modèle s’est enrichi d’une dimension sociale
innovante. C’est ainsi que sont apparus de
nouveaux lieux de concertation, tant sur les
plans territoriaux que sectoriels, qui ont
stimulé la participation et l’innovation.
Aujourd’hui, dans un contexte de
mondialisation des marchés et de
problématiques environnementales de plus en
plus alarmantes, ce mode de développement
nous apparaît maintenant inadapté aux défis
d’un développement durable. Le modèle
québécois doit de nouveau s’adapter à ces
nouveaux enjeux en intégrant une dimension
trop longtemps marginalisée : la dimension
environnementale. Pour répondre aux défis du
21ième siècle, des changements s’imposent,
en particulier dans les secteurs d’activités
qui engendrent un déficit écologique qui
hypothèque le développement et la qualité de
vie des générations futures. (Retour
aux titres de chapitres)
On accuse souvent à tort
les normes environnementales de nuire à la
compétitivité des secteurs reliés aux
ressources naturelles et à l’agriculture.
Dans les faits, le respect des normes
environnementales contribuent pour une
faible part des coûts de production des
industries primaires, arrivant loin derrière
le taux de change, les coûts de main
d’œuvre, le transport et la productivité. En
dépit des préjugés, aucune norme
environnementale n’a jamais provoqué de
crise dans ces industries.
C’est plutôt la combinaison de la hausse du
dollar canadien, d’une concurrence accrue et
de prix de vente à la baisse qui est en
grande partie responsable des crises qui
frappent présentement les industries
forestières et porcines québécoises. Le
modèle d’exploitation des ressources
naturelles génère certes des retombées
positives sur le plan de l’emploi et des
revenus, mais il confine les régions à un
rôle de fournisseurs de matières premières.
Ce modèle creuse des écarts de revenus
toujours plus grands entre les grands
centres urbains et les régions ressources.
Depuis au moins trente ans, les
gouvernements et intervenants régionaux ont
compris qu’à l’exportation de produits peu
transformés doivent se substituer des
investissements afin de s’accaparer une part
plus grande de la chaîne de valeur et
développer des niches dans lesquelles le
Québec est susceptible de détenir des
avantages comparatifs. Ils ont constaté que
l’innovation et la diversification des
activités des industries reliées aux
ressources naturelles et à l’agriculture
sont la clé de la richesse future du Québec.
Malheureusement, nous observons aujourd’hui l’échec
partiel de ces stratégies puisque ces
efforts de diversification n’ont pas donné
les résultats escomptés. De plus, il faut
maintenant se demander si le cadre même à
l’intérieur duquel ces stratégies ont été
menées ne constitue pas l’obstacle majeur,
puisque au lieu de protéger le capital
naturel dont le Québec est doté, il
contribue à le détruire.
L’économie du Québec, particulièrement celle
des régions ressources, est largement
tributaire de la productivité des
écosystèmes naturels. Outre les ressources
minières qui sont non renouvelables, les
secteurs forestier et agroalimentaire, le
secteur récréo-touristique et les nombreux
autres secteurs nécessitent des écosystèmes
en bonne santé et un climat stable qui
assurent une production régulière et
prévisible de biens et services qui
alimentent notre économie.
Le capital naturel du Québec est constitué
de la somme des ressources non renouvelables
et de la capacité des écosystèmes de
produire des ressources renouvelables. Ce
capital s’appauvrit constamment du fait de
la surexploitation de certaines ressources
ou de la perte de capacité productive des
écosystèmes. Depuis plusieurs décennies, le
Québec creuse un déficit écologique qui se
transforme peu à peu en dette écologique qui
entravera le développement des générations
futures. En fait, notre mode de
développement économique revient à brûler
les planches de notre maison pour la
chauffer.
Un problème fondamental de notre mode
d’exploitation des ressources naturelles est
qu’il ne récolte généralement qu’un seul
produit ou service issu des écosystèmes sans
tenir compte de leur capacité productive
d’ensemble. C’est le cas par exemple de
l’industrie forestière qui se concentre sur
la matière ligneuse au détriment de la
diversité biologique et génétique et des
autres services écologiques inter reliés à
l’intérieur d’un même écosystème. Le
résultat net est une perte de capital
naturel pour les générations futures, un
appauvrissement de notre patrimoine naturel
et une perte d’opportunités économiques
liées aux biens et services écologiques
ainsi perdus qui auraient pu être mis en
valeur.
Un autre problème est que notre mode
d’exploitation des ressources naturelles
tient peu compte de la capacité de
renouvellement ou d’absorption des
écosystèmes. Ainsi, la concentration
industrielle des activités de production ou
d’extraction dans des écosystèmes qui ne
sont pas capables de s’adapter à cette
pression accrue affecte leur santé et leur
capacité productive. Ce phénomène est
accentué par le fait que l’on produise
aujourd’hui à des échelles décuplées pour
répondre à une demande mondiale. Au-delà
d’un certain seuil, les écosystèmes ne
peuvent absorber les impacts des activités
humaines.
Un bon exemple de ce phénomène est la
croissance de l’industrie porcine. Celle-ci
est la source d’importantes problématiques
de surplus de lisiers dans les écosystèmes
de la vallée du Saint-Laurent. Il y a
aujourd’hui 7,5 millions de porcs au Québec,
soit autant la population de la province, et
63% de la production est exportée à
l’extérieur du Québec. Les problématiques
environnementales et les conflits locaux qui
ont marqué la croissance de cette industrie
ont mis en relief la difficulté de produire
à ces échelles tout en conservant un
équilibre social et environnemental. Le
désastre de l’industrie de la pêche est
encore plus éloquent.
Bien sûr les industries forestières,
minières et agroalimentaires ont fait des
progrès environnementaux considérables
depuis deux générations. Mais tandis que les
pratiques s’améliorent, l’intensification et
l‘expansion de ces activités font en sorte
que les écosystèmes continuent de se
dégrader, parfois de manière irréversible.
C’est pourquoi le Québec continue de creuser
son déficit et sa dette écologique. Et ce
déficit commence déjà à générer des
incidences financières puisque les forêts
québécoises, qui sont mal en point,
coûteront à l’État en 2006 plus qu’elles ne
rapporteront en dividendes.
Cette situation résulte d’une approche
générale de l’industrie et des
réglementations gouvernementales qui tente
d’atténuer les impacts environnementaux de
l’exploitation des ressources naturelles en
aval plutôt que de les prévenir en amont.
Une approche axée sur la prévention des
impacts négatifs sur l’environnement passe
plutôt par la prise en compte (soit
‘l’internalisation’) des coûts
environnementaux directs et indirects liés à
l’activité humaine. En un mot : les coûts de
production des biens et des services
devraient inclure leurs coûts
environnementaux.
Ceci implique que l’on puisse établir la
valeur des biens et des services produits
par les écosystèmes et surtout que les
citoyens, entreprises et institutions qui en
tirent bénéfice ou qui les affectent
négativement assument les coûts liés à leur
utilisation ou à leur dégradation, de même
qu’à leur restauration. Bref, il faut
appliquer les principes d’utilisateur-payeur
et de pollueur-payeur. À l’heure actuelle
tous ont un accès, à coût très faible et à
grande échelle, aux écosystèmes. Les coûts
de la pollution ne sont assumés ni par les
producteurs ni par les consommateurs. Ils
sont plutôt assumés par la collectivité dans
son ensemble à travers l’État, lorsqu’il
intervient, ou alors relégués aux
générations futures. Rien d’étonnant alors à
ce que nos écosystèmes soient constamment
surexploités ou endommagés.
Or, un des constats les plus troublants,
illustré de belle façon par les débats ayant
entouré la Commission Coulombe sur l’avenir
de la Forêt québécoise, est que le Québec ne
dispose pas des moyens pour mesurer avec
précision son capital naturel, c’est-à-dire
la somme des biens et services que les
écosystèmes fournissent à notre économie.
Nous ne disposons pas non plus des outils
permettant d’en établir la valeur
socio-économique et environnementale. Cette
situation est troublante lorsque l’on
réalise l’importance de ce capital pour les
générations présentes et futures. À cet
égard, l’absence d’outils et d’activités
systématiques d’évaluation est manifeste
dans le secteur des politiques, programmes
et législations.
Notre incapacité à mesurer l’état de notre
capital naturel et les impacts des
changements climatiques n’est pas
surprenante lorsqu’on regarde les ressources
que le Québec consacre aux ministères qui
gèrent ce capital. Le budget du Ministère du
Développement durable, de l’Environnement et
des Parcs du Québec ne représente que 0,3%
des dépenses de programmes du Gouvernement
québécois. Si on ajoute le ministère des
Ressources naturelles et de la Faune et
le
ministère l’Agriculture, des Pêcheries et de
l’Alimentation, on n’atteint que 2,5% des
dépenses de programmes de l’État québécois
ou un peu plus de 1,2 milliards de dollars.
Les ressources consacrées à la mission
environnementale de l’État québécois ne
permettent donc pas de mesurer notre capital
naturel ni de le protéger. Encore moins
d’accompagner une économie moderne dans la
transition vers un développement durable.
Doit-on s’étonner alors que le Québec voit
sa dette écologique augmenter sans même
qu’on puisse la mesurer ? (Retour
aux titres de chapitres)
L’approche traditionnelle
de protection de l’environnement a consisté
depuis une trentaine d’années à adopter des
réglementations qui limitent les émissions
polluantes des entreprises. Cette approche a
bien fonctionné pour les plus importantes
causes de pollution et elle demeure
essentielle mais on a constaté plusieurs
faiblesses dans son application au cours de
la dernière décennie. De plus, elle comporte
des limites importantes et peut dans
certains cas s’avérer moins efficace que des
approches plus diversifiées.
L’approche réglementaire traditionnelle est
devenue lourde pour l’État et les
entreprises n’hésitent plus à la contourner
en morcelant ou en changeant les dimensions
des projets, ou alors en jouant sur
l’interprétation des lois et règlements.
Dans les faits, bien peu d’entreprises sont
mises à l’amende ou poursuivies en raison du
manque de ressources consacrées à
l’application des lois. Il peut donc être
plus rentable pour elles de courir le risque
d’être poursuivies ou de payer des amendes
que de protéger l’environnement.
Il faut renforcer l’application des lois et
des réglementations en augmentant les
ressources consacrées à leur application.
Ceci créera une imputabilité réelle qui fait
présentement défaut au Québec. Par ailleurs,
la réglementation fixe souvent des
obligations de moyens plutôt que de
résultats. Ce faisant, elle ne pousse pas à
l’amélioration continue et freine même
souvent l’introduction de nouvelles
technologies plus vertes.
Il faut améliorer et développer nos approches de
protection de l’environnement pour créer
davantage d’incitatifs à la performance
environnementale et conforter les
entreprises qui vont au-delà des normes
obligatoires. Ceci peut être fait en
introduisant des instruments économiques et
des mécanismes de marché qui vont lancer des
signaux clairs dans le marché et permettre
d’intégrer les coûts environnementaux dans
les coûts de production des entreprises. Une
telle réforme créera un incitatif permanent
à l’amélioration des pratiques
environnementales des entreprises puisque le
fait de polluer moins ou d’utiliser moins de
ressources aura pour effet direct de réduire
leurs coûts de production.
À cet égard, plusieurs entreprises ont
entrepris d’améliorer leurs pratiques et
leurs modes de gestion de manière volontaire
au cours des dernières années. Ce faisant,
elles anticipent l’introduction de nouvelles
réglementations et répondent également aux
signaux lancés par les consommateurs, les
actionnaires, les marchés financiers, la
société civile, et leurs administrateurs.
Les initiatives volontaires sont aussi
motivées par la réduction des coûts de
production, l’amélioration de l’image
corporative et une volonté d’agir comme des
citoyens corporatifs responsables.
L’adaptation des entreprises aux nouvelles
règles du jeu du développement durable n’est
plus un choix : elle est devenue une
nécessité pour celles qui veulent être
concurrentielles sur les marchés
internationaux. Les entreprises québécoises
tirent de l’arrière à cet égard. Elles
doivent être encouragées et accompagnées
afin qu’elles adhèrent à des codes de
conduite et des certifications volontaires
internationales et à adopter des stratégies
innovatrices de développement durable.
De plus, le Québec a pris du retard dans le
marché des technologies vertes qui est en
plein essor dans le monde, avec des leaders
comme la Californie et certains pays
d’Europe, où les normes environnementales
sont plus avant-gardistes. Ces marchés
comptent parmi ceux ayant la plus forte
croissance dans le monde, avec une valeur
globale estimée à 1000 milliards de dollars
en 2010. Malheureusement, les entreprises
québécoises ne trouvent pas ici les
conditions propices à leur expansion.
Dans bien des cas, des technologies sont
prêtes à être déployées mais des barrières
réglementaires et l’absence d’incitatifs
économiques et fiscaux bloquent leur
introduction. Le rehaussement des normes
environnementales québécoises,
l’écofiscalité et un soutien de l’État à ce
secteur sont nécessaires au développement
d’une industrie de pointe qui pourrait
s’avérer un tremplin permettant de
diversifier l’économie du Québec et de ses
régions ressources.
L’économie québécoise, nos
écosystèmes et nos infrastructures
s’appuient sur l’existence d’un climat
stable et prévisible. Le réchauffement de la
planète et les changements climatiques qui
en résulte introduisent un niveau de risque
et d’incertitude qui va peser lourdement sur
notre croissance future, comme le rapport
Stern et bien d’autres l’ont démontré. Selon
Nicholas Stern, dans l’hypothèse du
laisser-faire, le PIB mondial pourrait subir
une baisse de 20 % d’ici la fin du siècle.
On sait maintenant que les régions tempérées
et nordiques du globe seront parmi celles
qui subiront les impacts les plus importants
des changements climatiques. Le Québec se
trouve à l’épicentre de ces régions. Déjà
les effets des changements climatiques se
font sentir dans le Nord du Québec où la
fonte du pergélisol a un impact sur les routes
et autres infrastructures. Il a également le
mode de vie traditionnel de milliers
d’autochtones, particulièrement des Inuit.
Au cours des deux prochaines générations,
les impacts des changements climatiques se
feront sentir sur le bassin du Saint-Laurent
et des Grands Lacs avec des effets
croissants sur la navigation, les espèces et
les communautés riveraines. Plus de 80% de
la population québécoise vit sur les berges
du Saint Laurent et un Québécois sur deux y
prélève son eau. En affectant le
Saint-Laurent, les changements climatiques
frapperont au cœur même du Québec.
Le risque climatique influera également sur les
potentiels hydrauliques et éoliens dans
plusieurs régions du Québec. Aussi, le
réchauffement de notre climat va faciliter
la migration d’espèces exotiques
envahissantes qui vont attaquer nos
ressources forestières, notre agriculture et
nos écosystèmes. On anticipe également une
augmentation des feux de forêts. Des études
prévoient aussi l’introduction de nouveaux
virus qui migreront vers le nord en suivant
les courbes de températures.
La multiplication des événements
météorologiques extrêmes comme les vagues de
chaleur, les inondations, les sécheresses et
les tempêtes de toutes sortes aura également
une incidence importante sur les
infrastructures urbaines et la santé des
populations. On peut également envisager une
hausse importante des pertes assurables
suite à ces événements. Déjà la tempête de
verglas a montré la vulnérabilité de nos
systèmes et de nos infrastructures. Partout
dans le monde, les assureurs commencent à
couvrir le risque climatique par des
surprimes.
Un rapport récent du Conference Board du
Canada souligne l’urgence de développer les
capacités d’adaptation des entreprises
privées et du secteur public face aux
changements climatiques. Ceci implique de
considérer systématiquement l’effet des
risques climatiques sur les politiques
publiques, les infrastructures urbaines, la
production énergétique et les projets de
développement économique. Les communautés,
les économies et les entreprises qui
réussiront le mieux à négocier le virage de
l’adaptation aux changements climatiques
seront parmi les plus prospères et stables
au cours du prochain siècle.
Or l’État et les entreprises québécoises
disposent d’outils insuffisants pour mesurer
l’impact des changements climatiques et ses
incidences financières et autres, ainsi que
pour gérer le risque climatique, développer
des stratégies d’adaptation efficace et
réagir à des urgences de nature nouvelle.
Cette situation est préoccupante quand on
connait l’importance historique du climat et
des écosystèmes dans le développement de
l’économie, de la société et de la culture
québécoise. Le génie des changements
climatiques est sorti de la bouteille et il
est temps d’en prendre acte.
Ce manifeste ne peut passer
sous silence les enjeux du développement
urbain qui sont fondamentaux pour notre
avenir. Plus des deux tiers de la population
du Québec vivent dans les six régions
urbaines de la province. Le processus
d’étalement urbain qui est en cours depuis
plusieurs décennies soulève plusieurs
problématiques sociales, environnementales
et économiques dont les coûts vont augmenter
en flèche au cours de la prochaine
génération.
Au plan économique, l’engorgement des axes
routiers dans le Grand Montréal est en voie
de se transformer en véritable goulot
d’étranglement pour l’économie de la région
métropolitaine. Selon Transport Canada, les
coûts de la congestion routière ont atteint
779 millions de dollars en 2004. Le réseau
routier montréalais a atteint son point de
saturation alors que le parc automobile
métropolitain s’est accru de 10% entre 1998
et 2003 et où s’ajoutent annuellement 26,000
nouveaux véhicules.
À cela s’additionnent les coûts de maintien
et de développement du réseau routier qui
dépassent la capacité d’investissement de
l’État québécois. La productivité de
l’économie montréalaise est remise en
question par l’étalement urbain et le Québec
doit changer radicalement d’approche en ce
qui a trait à l’aménagement des zones
urbaines et du transport.
Au plan social, les coûts de santé occasionnés par des
épisodes plus fréquents de smog urbain vont
aussi augmenter en flèche avec le
vieillissement de la population et donc de
la prévalence de certaines maladies
respiratoires. Entre 1999 et 2005, le nombre
de journées où la qualité de l’air était
jugée mauvaise est passé de 37 à 66 par
année. Santé Canada et Environnement Canada
estiment que le nombre de décès prématurés
attribuables à la pollution de l’air serait
déjà de 1540 cas par année à Montréal.
Déjà une corrélation a été observée entre
les épisodes de smog urbain et l’affluence
dans les salles d’urgence montréalaises.
Cette affluence va occasionner une pression
croissante sur notre système de santé au
cours des prochaines décennies, exerçant une
pression supplémentaire sur les finances
publiques.
Il convient de mentionner que près des deux
tiers du smog observé à Montréal et à Québec
provient du centre des États-Unis et de
l’Ontario, comme ce fut le cas par le passé
pour les pluies acides. Dès lors que le
Québec se sera attaqué à sa propre
pollution, il sera plus crédible pour
interpeller ses voisins afin de protéger la
santé des Québécois.
Le rôle de l’étalement urbain et du
transport dans le bilan québécois
d’émissions de gaz à effet de serre (GES) ne
peut plus être passé sous silence. Le
transport représente près de 40% des
émissions québécoises de GES. L’engagement
du Québec envers la lutte aux changements
climatiques ne portera réellement fruit que
lorsque l’on s’attaquera au couple
transport/étalement urbain.
Le développement incontrôlé des zones
urbaines et du transport depuis plusieurs
générations est le fruit des incitatifs et
contre-incitatifs économiques créés par un
cadre fiscal inadéquat et par un manque de
planification politique à long terme. Le
manque d’investissements dans le transport
en commun combiné à des investissements
soutenus dans l’extension du réseau routier
n’ont fait qu’aggraver l’étalement urbain et
stimuler l’utilisation de l’automobile comme
premier moyen de transport.
Notre développement urbain a atteint un
cul-de-sac social, économique et
environnemental. Il est temps de revoir
l’ensemble des incitatifs socio-économiques
qui poussent les Québécois à faire
individuellement les choix qui nous mènent à
cette impasse collective. Les coûts d’accès
à la propriété, le coût du logement, l’accès
gratuit aux autoroutes, les taxes
municipales, l’augmentation des coûts du
transport en commun et l’offre trop limitée
d’options de transport collectif contribuent
tous à créer les conditions perdantes de
notre développement urbain.
On nous opposera que l’on ne peut obliger
les Québécois à abandonner un mode de vie
qu’ils ont librement choisi. Parions que si
l’on offrait la possibilité aux Québécois de
travailler plus près de leur résidence, de
passer plus de temps en famille et de se
déplacer plus librement tout en accédant à
la propriété, plusieurs saisiraient cette
opportunité. Déjà des villes comme Londres,
Lyon, Portland ou Vancouver ont innové à cet
égard en intégrant le transport collectif à
la planification urbaine dans le but
d’améliorer la qualité de vie de leurs
citoyens. À quand notre révolution urbaine ?
Depuis deux générations les
Québécois ont délégué à l’État la
responsabilité de protéger leur
environnement. Sans occulter le rôle de
l’État qui demeure fondamental, nous croyons
que le temps est venu pour les citoyens
d’exercer directement leur responsabilité
dans la protection de leur environnement.
Déjà, les Québécois de toutes les régions du
Québec se regroupent pour protéger leurs
lacs, leurs rivières, leurs forêts et leurs
paysages. Des centaines d’associations
locales ont été formées par des citoyens
soucieux de préserver leur héritage naturel
et, ce faisant, leur qualité de vie et celle
de leurs enfants. Ces associations
témoignent de la volonté des Québécois de
prendre en main eux-mêmes leur patrimoine et
leurs ressources. Il faut leur en donner les
moyens.
Afin d’exercer cette responsabilité, les
citoyens ont besoin d’une meilleure
information environnementale, c’est-à-dire
de données fiables sur l’état de leur
environnement. Ces données sont souvent
inexistantes ou inaccessibles. Le Québec ne
produit pas de manière systématique des
indicateurs de qualité de l’environnement ou
des rapports régionaux ou nationaux sur la
qualité de l’environnement. Il faut donner
aux citoyens l’information environnementale
qui leur permettra d’exercer leur
éco-citoyenneté.
L’exercice de l’éco-citoyenneté passe par une
décentralisation de la prise de décision
pour la rapprocher du citoyen. Il faut
également consulter les citoyens, notamment
les populations autochtones, lors de la
conception d’un projet plutôt que les
informer au moment de son lancement, comme
c’est trop souvent le cas. Les citoyens ne
veulent plus seulement être informés, ils
veulent prendre part aux décisions qui
affectent leur qualité de vie.
Les citoyens doivent également pouvoir
entreprendre des recours juridiques ou
administratifs. Force est de constater qu’à
ce jeu, ils ne peuvent lutter à armes égales
avec les promoteurs ou l’État. Les coûts de
ces recours pour des citoyens ou des
associations sont souvent prohibitifs,
notamment lorsque l’on doit faire appel à de
l’expertise environnementale. Ces coûts, qui
peuvent atteindre plusieurs dizaines de
milliers de dollars, agissent comme une
barrière financière à l’exercice de droits
environnementaux. Un fonds doit être créé
pour lever cette barrière.
Finalement, le citoyen est aussi
consommateur et investisseur. L’impact du
pouvoir d’achat des citoyens sur les
entreprises et le marché constitue un levier
supplémentaire d’exercice de la citoyenneté.
Un dollar dépensé est l’équivalent d’un vote
dans un marché en constante évolution, La
croissance des ventes de produits
biologiques, équitables ou durables, ainsi
que de l’investissement éthique et
responsable depuis une décennie ne sont que
le début d’un mouvement qui est en voie de
se généraliser.
Malheureusement, les citoyens n’ont pas
toujours accès à une information leur
permettant de faire des choix de
consommation durable. Entre les campagnes de
publicité retentissantes et les discrètes
campagnes d’information et d’éducation, des
pressions contradictoires s’exercent qui
ralentissent les changements d’habitude de
consommation. Il faut appeler nos
concitoyens à voter avec leur portefeuille
et mieux encadrer les initiatives de
consommation responsable.
Nous proposons cinq
solutions qui peuvent être mises en œuvre
dès maintenant pour mettre le Québec sur la
voie du développement durable. Nous
souhaitons que ces pistes de solution
suscitent une discussion qui enrichira notre
action collective.
1.Développer une fiscalité verte
La fiscalité est un outil fondamental permettant
d’influencer le comportement des entreprises
et des citoyens par l’intégration des coûts
environnementaux et la création d’incitatifs
financiers. Le Québec doit dès maintenant
entreprendre une refonte de sa fiscalité
pour mettre en application les principes
d’utilisateur-payeur et de pollueur-payeur.
Ceci implique notamment :
•La création d’une commission d’étude du
cadre fiscal ayant pour mandat de poser les
bases d’une réforme axée sur
l’éco-fiscalité.
•Le prélèvement d’une redevance sur
l’exploitation de l’ensemble des ressources
naturelles québécoise, renouvelables et
non-renouvelables, incluant les ressources
hydrauliques.
•L’application générale de l’éco-conditionnalité dans
l’attribution du financement gouvernemental.
•La création d’un fonds vert des générations
financé à même ces redevances qui aurait
pour mandat de rehausser le capital
écologique du Québec.
2.Calculer et neutraliser notre déficit écologique
Le Québec devrait se donner les moyens de mesurer son
déficit et sa dette écologique en
développant des comptes publics verts à
partir d’outils permettant de mesurer son
capital écologique. Ceci implique :
•Le développement d’indicateurs et d’outils
de calcul du capital écologique.
•La production d’un bilan quinquennal du
capital écologique
•L’établissement d’objectifs de réduction du
déficit écologique et/ou d’amélioration du
capital écologique.
•L’évaluation périodique de la performance
des politiques de gestion du capital
écologique.
3.Produire et diffuser de l’information
environnementale
Le Québec doit produire et diffuser davantage
d’information environnementale pour mieux
outiller les citoyens, entreprises et
décideurs de tous niveaux pour la prise de
décision. Ceci inclut :
•L’établissement d’un réseau québécois de
recherche et de collecte de données sur le
développement durable.
•La production d’un rapport annuel sur
l’État de l’environnement.
•Le développement d’outils de surveillance
en continu de l’état de l’environnement et
la création d’un centre d’information
virtuel accessible aux citoyens, aux
entreprises et aux chercheurs.
•L’analyse des impacts des changements
climatiques sur l’économie, l’environnement
et les infrastructures du Québec.
4.Renforcer la mission environnementale de l’État
La mission environnementale de l’État québécois doit être
rehaussée afin qu’elle soit à la hauteur du
rôle que joueront nos écosystèmes et nos
ressources naturelles dans notre avenir
collectif. Pour ce faire, cette mission doit
être renforcée par :
•La fusion des missions environnement,
ressources naturelles, faune et parcs, et
agriculture sous l’égide d’un
super-ministère à vocation environnementale.
•Le rehaussement du budget de ce nouveau
ministère à un seuil minimal de 5% des
dépenses de programmes du gouvernement
québécois, soit 2,5 milliards de dollars,
financé en partie par les redevances sur
l’exploitation des ressources naturelles.
•Une refonte du régime environnemental
visant son évaluation périodique en fonction
d’indicateurs de performance et permettant
de mesurer l’atteinte d’objectifs
environnementaux.
•L’augmentation du nombre, de la superficie
et de la qualité des aires protégées de
manière à contribuer à la préservation de
l’ensemble des écosystèmes et de la
biodiversité du Québec.
5.Responsabiliser les citoyens et les entreprises
L’État québécois peut agir comme fer de lance d’une
réforme d’ensemble visant à mettre le Québec
sur la voie du développement durable.
Cependant ce virage ne prendra forme que si
les citoyens et les entreprises en
deviennent réellement les porteurs. Ceci
requiert :
•Une gestion plus participative des
écosystèmes, des ressources naturelles et de
l’agriculture axée sur la
multifonctionnalité des écosystèmes.
•Un renforcement des processus de
consultation lors du développement de
projets ayant un impact sur l’environnement.
•L’introduction et l’accessibilité de
nouveaux recours environnementaux.
•Le rehaussement du financement public et
privé des fondations, associations et
regroupements locaux, régionaux et nationaux
qui ont pour mission de protéger notre
environnement.
•La promotion de l’éducation relative à
l’environnement et de l’éco-citoyenneté.
•La mise sur pied d’une campagne de
promotion de la consommation responsable à
l’intention des consommateurs, investisseurs
et entreprises.
•L’obligation de la triple reddition de
compte (économique, sociale et
environnementale) pour toutes les
entreprises de plus de 50 employés.
Les Québécois chérissent
leurs rivières, leurs lacs, leurs forêts,
leurs terres et leurs montagnes. Leur
identité est née de ce contact avec cet
environnement riche qui, avec le savoir des
Premières Nations, leur a permis de créer
sur cette terre une culture nouvelle et
originale. Aujourd’hui, cet attachement à
l’environnement continue de s’exprimer à
travers une volonté de le préserver pour
ceux qui viendront après nous.
Le Québec doit entrer de plain-pied dans le
XXIème siècle au plan du développement
durable. Notre devenir économique, social et
culturel est lié à celui des écosystèmes qui
nous entourent. Si par le passé nous avons
été les défricheurs de cet environnement, il
est temps d’en devenir les gardiens. Il
appartient à tous d’assumer cette
responsabilité individuelle et collective
qui garantira notre richesse et notre
bien-être, aujourd’hui et dans le futur.