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Quel monde ?
Le tien ou le mien ?

Hélène Pedneault
Voir Montréal
du 3 au 9 février 2000 à la page 16

« Le monde que les pseudo-maîtres du monde sont en train de construire n’est pas viable parce qu’il produit plus de parias que d’élus. »  La folie des grandeurs et des mégafusions selon Hélène Pedneault.

Quand j’étais petite, l’ampleur et la diversité du monde me ravissaient.  Je passais des heures à scruter la page des drapeaux de tous les pays de la planète dans le dictionnaire.  Je frémissais de plaisir en pensant à toutes ces langues que je ne connaissais pas et que j’apprendrais peut-être un jour, à tous ces gens de couleurs différentes qui vivaient en même temps que moi, petite Blanche, dans des paysages et des contextes si différents.   Je fouillais dans le passé du monde dans l’Encyclopédie Grolier en m’attardant longuement aux peuples pré-colombiens dont la culture m’enchantait.  Le monde était à moi, à ma portée, et il était accueillant.

            Mais aujourd’hui, quarante ans plus tard, je suis obligée de poser la même question que Françoise Loranger dans La Dame de cent ans : « Quel monde ?  Le tien ou le mien ?  Parce que tu ne t’imagines tout de même pas que nous vivons dans le même monde, toi et moi ? »

            Oui, quel monde ?  Le leur ou le nôtre ?

JOUER GROS

Nous jouons gros en ce moment.  Même les Réformistes de Preston Manning, à l’instar d’Elvis Gratton, affichent Think Big sur le podium de leur congrès, en lettres plus grandes que les congressistes.  Nous jouons gros, rien de moins que l’équilibre écologique de la planète et l’espèce humaine, et nous croyons penser grand.  Et pourtant, nous n’avons jamais autant manqué de grandeur.  Notre grandeur d’âme, nous la sortons seulement quand nos intérêts économiques ou territoriaux sont en jeu.  Autrement, nous ne savons même pas comment s’écrivent Rwanda et Équateur, entre mille exemples.  Pour ce genre de pays sans intérêt, nos réflexes salvateurs agissent au ralenti.

            Nous jouons gros, mais nous nageons dans les archétypes et sommes sur le point de nous y noyer.  Dans plusieurs domaines, nous répétons by the book la folie du docteur Frankenstein, manipulant gènes végétaux et humains sans nous soucier des conséquences éthiques ou des effets futurs sur la santé.

            Du côté de l’économie, le syndrome Frankenstein n’est pas moins effrayant, la créature que nous avons créée étant devenue tout à fait hors de contrôle, à tel point que si l’économie d’un pays va trop bien, les Bourses mondiales s’affolent parce que se profile l’ombre de la hausse des taux d’intérêt.  Mieux encore, on récompense grassement les PDG qui dégraissent leur entreprise de quarante mille employés dans un seul rapport annuel.

            Je ne vois pas pourquoi nous faisons un tel scandale avec les joueurs compulsifs alors que nous avons érigé la spéculation éhontée à la Bourse en système.  Quelle est la différence entre jouer au Casino et jouer à la Bourse ?   La différence entre quelques milliers de dollars et quelques milliards, la différence entre son argent et l’argent des autres.  Mais la pulsion est la même.  La première façon de jouer est une maladie, la seconde est une profession libérale qui provoque l’admiration.

LE COMPLEXE DE LA GRENOUILLE

Il y a aussi l’archétype de La Fontaine, celui de la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf.  Jusqu’où iront les mégafusions qui prolifèrent sur la planète comme autant d’immenses plaques tectoniques prêtes à écrabouiller les citoyen(ne)s pour les transformer tous en actionnaires, et qui sont en train de changer la carte du monde aussi sûrement que les premières glaciations ou la dérive des continents?  La seule différence, c’est que cela se passe sur quelques années et non sur des millions d’années.

            En ce moment même, nous sommes désespérément à la recherche d’un ennemi principal.  Aux dernières nouvelles, depuis le 24 décembre, ce sont les islamistes qui ont gagné sur les Russes et les Chinois.  On passe la frontière canado-américaine au tamis pour détecter les terroristes, et tous les Algériens sont devenus suspects.

            Mais notre principal ennemi est à 99 % un individu masculin de race blanche, bon père de famille, entre trente et soixante ans, qui parle anglais, porte un complet-cravate, possède un cellulaire et tout le kit qui vient avec.  Lui et ses semblables se réunissent à Davos ou à Seattle, ils exigent que les États abandonnent tout  –  lois sociales et environnementales, préoccupations éthiques, etc.  –  pour les suivre, et que ces mêmes États leur garantissent de réprimer sévèrement tout soulèvement de citoyens qui menacerait la paix sociale propice aux bonnes affaires. 

LA GOUTTE D’EAU

Chez moi, il y a une maudite goutte.  Une goutte obstinée, dont personne n’arrive à retrouver l’origine.  Elle coule du plafond du salon.  On a beau mettre des plastiques sur la galerie à l’étage au-dessus, elle revient toujours dès qu’il pleut ou que le thermomètre passe en haut de zéro en hiver.  Et quand elle revient, elle n’est pas seule.  Elles sont des dizaines maintenant à tomber dans les seaux et les plats que je sors d’urgence à chaque blitz de gouttes.

            En les regardant tomber, avant-hier encore, je me suis dit que c’était ça qu’il fallait faire : investir dans la goutte.  Il faut installer un nouvel archétype, celui de la goutte d’eau têtue qui s’infiltre partout et tombe lentement jusqu’à finir par faire déborder le vase qui la reçoit.

            Parce qu’on aura beau parler de mondialisation, on aura beau dire que le mouvement est irréversible, qu’on n’a pas le choix, on aura beau dire qu’il faut être gros pour survivre, il y aura toujours des gens qui insisteront pour parler français dans la goutte d’eau du Québec en Amérique anglo-saxonne, il y aura toujours des gens dans Charlevoix ou ailleurs qui élèveront quelques chèvres et fabriqueront amoureusement leurs délicieux fromages, un par un ; il y aura toujours de plus en plus de spectateurs dans les petits cafés-théâtres pour aimer la culture à petite échelle; il y aura toujours des enfants qui se feront une maison avec des boîtes d’épicerie et des gens jamais célèbres qui tiendront la main des mourants.

            Si ce sont les petites démissions quotidiennes de chacun d’entre nous qui font les grandes tragédies, ce sont les petits gestes de vie et d’affection qui font le monde dans lequel je veux vivre.  Le monde que les pseudo -maîtres du monde sont en train de construire n’est pas viable parce qu’il produit plus de parias que d’élus.  Et selon la loi de la vie, étant plus nombreuses, les gouttes d’eau finissent toujours par l’emporter.

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