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Quand on vient du Saguenay, on a le fantasme facile. On peut affirmer très sérieusement que c'est la rivière elle-même qui nous a mis au monde. On en est si fiers. Elle ne ressemble à aucune autre rivière. Longue et large, indomptée, elle se prend déjà pour la mer, avant même de rejoindre le fleuve à Tadoussac, son passage vers le grand large. Elle a des marées, des vagues hautes comme des maisons, des fjords et de l'eau salée tout au fond de ses abysses où vivent des requins polaires inoffensifs que des pêcheurs remontent parfois dans leurs filets. On aime croire qu'elle fait de nous des êtres distincts et que notre extravagance naturelle nous vient d'elle, comme un héritage génétique. Nous sommes du même sang.
En conséquence, quand je parle au nom de l'eau, autant celle de mon pays natal que celle des autres continents du monde que j'habite avec sept milliards de co-locataires, je me sens autorisée à parler au JE, en mon nom personnel. Entre l'eau et moi, c'est l'osmose, pour ma vie entière, depuis mon arrivée dans les eaux amniotiques jusqu'à ma disparition après ma traversée du fleuve Léthé. Chaque être vivant -y compris les végétaux et les animaux, s'ils avaient la parole- peut prétendre la même chose que moi.
Témoin, cet extrait d'un texte que j'ai lu au Symfolium, au Théâtre du Nouveau-Monde, le soir du 3 avril 2000:
" Comme je suis faite de 80% d'eau, c'est en tant que cours d'eau que je tiens à témoigner ce soir. Je revendique le droit d'être une mer, un fleuve, une nappe phréatique, un lac, une rivière ou une mare, à ma guise, selon mon envergure et mon humeur du moment. Et justement, ce soir, j'en ai mare (sic)!
À ce titre, je refuse qu'on me pompe la nappe phréatique, je refuse qu'on me privatise le robinet, je refuse qu'on m'exporte en vrac, je refuse qu'on me libre-échange et je refuse qu'on érige sur moi un petit barrage privé pour m'empêcher de couler et faire de l'argent comme de l'eau avec mon énergie.
En tant que cours d'eau, je ne donnerai jamais mon aval -ni mon amont, d'ailleurs- aux fabricants de déserts de tout acabit. Je ne donnerai jamais mon aval aux pompeurs de sang, de sueur, de cerveau et de sens, aux nouveaux esclavagistes qui n'offrent plus des emplois mais des McJobs à la chaîne, emprisonnant dans la marge les trois quarts de l'Humanité. Mon eau, mon sang, ma sueur, mon cerveau et le sens de ma vie ne sont pas à vendre. "
Parmi tous les Terriens, chaque Québécois et chaque Québécoise a une histoire d'amour personnelle avec un cours d'eau ou un autre: rivière, lac, fleuve, étang ou ruisseau. Comment peut-il en être autrement? Nous vivons dans un pays où il y a pratiquement plus d'eau que de terre. En fait, chez nous, il faut beaucoup de chance (ou de malchance, selon le point de vue) pour arriver à naître sur la terre ferme. En conséquence, notre littérature déborde d'eau: la rivière Jacques-Cartier et la chute Déry, qui est devenu le torrent d'Anne Hébert; le Lac Saguay natal de Claude Gauthier; la rivière Ouareau de Jovette Marchessault; la rivière St-François et le lac Memphrémagog de Clémence; la rivière Harricana de Suzanne Jacob; le Lac Vaudray de Louise et Richard Desjardins; le St-Laurent, le golfe et l'estuaire de Pierre Perrault; la rivière Mingan, la rivière Natashquan et la mer de Vigneault. Il y a autant d'eau dans notre peinture et notre musique. Elle déferle dans le disque instrumental Léveillée-Gagnon, dans les chansons et la poésie de Vigneault, de Leclerc, de Calvé et de tant d'autres. L'eau est indissociable de la chair même de notre culture.
Si je veux trouver la source de ma conscience de l'eau, il me faut probablement remonter jusqu'à mon premier voyage en France, en 1970. J'avais 18 ans. Pour la première fois de ma vie, je voyais sur toutes les tables, comme si c'était évident et normal, des bouteilles d'eau avec des marques de commerce dessus. Ça ne m'était jamais venu à l'idée jusque là que l'eau puisse être mise en bouteille et porter un nom. Dans ma logique à toute épreuve, puisque l'eau ne pouvait décemment appartenir à quelqu'un, elle n'appartenait à personne, donc à tout le monde. Qui pourrait avoir cette idée saugrenue de se l'approprier et de la vendre? À cette époque, je n'avais jamais entendu parler de nappe phréatique, ni même d'eau souterraine. (Est-ce que je connaissais déjà le mot "pollution"? Je n'en suis pas certaine.) Je croyais naïvement qu'on puisait l'eau dans les lacs et les rivières pour la mettre en bouteille. J'ai éprouvé un véritable élan de compassion et même de pitié pour ces pauvres Français qui n'avait pas notre chance de vivre dans un pays d'eau et devaient acheter leur eau quotidienne tant elle était rare. Et je me souviens d'avoir pensé qu'il était absolument impossible qu'une telle aberration puisse arriver chez nous. Fin de mon bref accès de conscience.
Plus de vingt-cinq ans plus tard, la conscience de l'eau m'est revenue. Entre 1970 et 1996, distraite par le tumulte d'une vie remplie à ras bord par le souci quotidien d'avoir à gagner ma vie, par les spectacles, l'écriture et le colossal travail de réparation de siècles d'injustices faites aux femmes, entre autres injustices intolérables, avec des centaines de milliers d'autres femmes sur la planète, je n'avais pas vraiment remarqué qu'Évian exportait son eau chez moi et que d'autres marques québécoises avaient fait leur apparition tranquillement au fil des années. Je n'en achetais jamais. Je ne voyais pas pourquoi je payerais l'eau que je bois alors que l'eau du robinet de Montréal était bonne, hormis un goût de chlore sans danger, goût qui s'accentuait quand elle reposait dans un verre plus de cinq minutes.
La vie à vivre est très prenante. La conscience fonctionne par petites touches, additionnant à notre insu et reliant entre elles des informations qu'on n'avait même pas l'impression d'avoir enregistrées aussi précisément. L'engagement d'un citoyen dans une cause ou une autre est souvent due davantage à une succession de hasards qu'à une illumination subite. Pour moi, ça commence en février 1996. Un soir où je n'avais pas envie de travailler, j'ouvre la télévision sur l'émission Enjeux, à Radio-Canada, la seule station que je recevais à cette époque. Ce n'était donc pas un choix. Toute l'heure était consacrée aux effets de la privatisation des eaux municipalex en France et en Grande-Bretagne. J'y apprends que 15 pour cent de la population de l'Angleterre est incapable de payer sa facture d'eau et que les compagnies coupe l'arrivée de l'eau, boisson vitale, chez les mauvais payeurs, comme notre chère Hydro Québec le fait pour l'électricité chez nous. J'y apprends que des personnes âgées, pour mieux en contrôler l'utilisation, remplissent leur baignoire le lundi: c'est toute l'eau dont elles disposeront pour combler tous leurs besoins -lavage corporel, cuisine, soif, lavage des vêtements- pendant une semaine. J'apprends les profits nets insensés empochés par les multinationales de l'eau. (Merci Madame Thatcher.) J'apprends que plusieurs dirigeants des multinationales françaises sont en prison pour malversations ou délits d'initiés. Pendant une heure, je suis bombardée d'informations dont j'ignorais tout la seconde d'avant. (D'où la nécessité absolue des médias quand ils sont intelligents.) Je repense à mes amis français qui ont développé des dizaines de trucs pour économiser l'eau, comme de garder l'eau qui a servi à laver la salade pour arroser les plantes. Je croyais qu'ils exagéraient ou étaient en train de développer des habitudes d'écologistes paranoïaques. Je comprends maintenant leur nervosité devant l'insouciance de leurs amis québécois qui font couler l'eau trop longtemps et prennent de trop longues douches. L'eau froide leur coûte aussi cher que l'eau chaude. Je suis sidérée, mais je ne suis pas inquiète pour le Québec. Je ne sais pas encore que des municipalités ont déjà confié au privé la gestion de leur eau, potable, ou usée; parfois les deux.
Quelques semaines plus tard, dans ma voiture, j'entends une nouvelle: le maire Bourque, parmi quelque 92 services identifiés comme privatisables, veut privatiser la gestion de l'eau à Montréal. Je pense: il est fou, ça ne passera jamais. Mais les images et les statistiques d'Enjeux me remontent dans la gorge et dans la conscience, comme un repas mal digéré. Dans les semaines suivantes, j'entends d'autres nouvelles du même type. Mais je ne demeure plus à Montréal depuis sept ans. Est-ce que ça me concerne? En juin, je fais des dizaines d'entrevues pour une série d'été de 13 heures, Éloge de l'indignation, que j'avais proposée à Radio-Canada. Pourquoi avais-je mis le nom de la sociologue Louise Vandelac sur ma liste de personnes à interviewer? Qui m'avait suggéré son nom? Je ne m'en souviens plus. Toujours est-il qu'elle accepte et que pendant l'entrevue, tout en se demandant ce qu'était l'indignation et comment elle fonctionnait, voilà qu'elle me fait une superbe montée d'indignation... sur la privatisation de l'eau à Montréal. C'est l'objet de ma plus récente indignation, me dit-elle. Les images et les statistiques d'Enjeux me remontent dans la gorge et dans la conscience encore une fois. Et j'apprends à ce moment-là que c'est son compagnon, Karl Parent, qui a réalisé cette émission.
Fin de l'été 96: les nouvelles sur la privatisation possible de l'eau à Montréal se font de plus en plus insistantes et précises. L'eau monte tranquillement mais inexorablement dans ma conscience, exactement comme une inondation. Un dimanche matin, j'entends encore un reportage sur la question à la radio, probablement à l'émissionDimanche magazine à Radio-Canada, que j'aime beaucoup. Ce matin-là, l'eau déborde. Pourquoi? Quelle a été la goutte de trop qui a fait déborder ma conscience cette fois-là plutôt qu'avant ou après? Aucune idée. Sans réfléchir, je téléphone à Louise Vandelac et je lui dis de but en blanc: "qu'est-ce qu'on fait? ", comme si on se connaissait depuis toujours, ce qui n'était pas le cas. À ce moment-là, on s'est vues en tout et pour tout une seule fois. Elle m'apprend qu'une coalition contre la privatisation de l'eau à Montréal vient d'être créée. On pourrait peut-être la contacter? Et c'est ainsi qu'en septembre 1996, nous avons été plongées dans l'eau jusqu'au cou, avec une trentaine d'autres personnes venues principalement des syndicats, des organismes communautaires et de la politique municipale qui elles, représentaient des centaines de milliers de citoyens/nes.
Tous les chemins, droits ou tortueux, sont bons pour mener à la conscience, la Rome de la vie psychique....
Dans cette coalition, l'information afflue, parfois même de sources secrètes. Quelqu'un met la main sur une étude du Ministère des Affaires municipales qui abonde dans le sens du maire Bouque et se termine sur un avertissement qui dit en substance à peu près ceci: si on veut réussir la privatisation de l'eau, il faudra "apprendre à gérer l'opinion publique" qui est majoritairement contre. Apprendre à gérer l'opinion publique. Textuel.
La Chaire d'études socio-économiques (CESE) de l'Uqàm, sous l'égide de Léo-Paul Lauzon, sort alors deux volets d'une étude exhaustive sur la privatisation des eaux municipales commandée par le
syndicat des cols bleus de la ville de Montréal: le premier sur la situation en Europe et dans le monde, et le second, sur la situation au Québec. Ces études mettent en lumière la collusion certaine entre les PDG des multinationales françaises de l'eau -Bouygues, la Lyonnaise des eaux et La Générale des eaux, qui s'appelle maintenant Vivendi, soit " source de vie ", comble de l'odieux- la Banque Mondiale et le Fonds monétaire international; elles nous apprennent que les compagnies envoient l'armée, dans certains pays d'Afrique où l'eau se recueille à la goutte, pour démanteler les branchements illégaux aux conduites d'eau faites par des citoyens/nes débrouillards, sans moyens et sans eau; elles racontent que ces compagnies (qui sévissent partout dans le monde) peignent en je ne sais quelle couleur le trottoir devant la maison des mauvais payeurs, en Amérique du sud, pour les couvrir de honte devant leurs concitoyens/nes. Etc. Un tissu d'horreurs. Les expériences de privatisation de l'eau dans le monde sont documentées jusqu'à plus soif. Toutes les études (sauf, bien entendu, celles qui sont commandés par les multinationales en question!) sont unanimes à dire qu'il n'y a aucun avantage pour les citoyens/nes: le coût de l'eau monte de façon astronomique, suivi de près par une dégradation des services et des pertes d'emplois dans le secteur. Et pourtant, fin 1996, la ville de Montréal publie un livre vert -le 23 décembre!- où tout parle de privatisation mais où jamais le mot lui-même n'est employé. Mais il est truffé de synonymes comme affermage, concession, etc. Le maire lui-même dit naïvement, en pleine télévision, qu'on lui a recommandé de ne plus utiliser le mot privatisation dans ses interventions ou ses discours parce qu'il fait frémir d'indignation les citoyens/nes...
25 février 1997: première soirée d'information- spectacle de la Coalition. Nous sommes débordés. La salle Marie Gérin-Lajoie de
l'Uqàm est pleine. Nous projetons le spectacle sur écran géant dans l'agora, où se pressent les gens qui n'ont pas pu entrer. Nous ne le savions pas du tout, mais la conjoncture était parfaite. C'est pendant les deux semaines de promotion avant l'événement que nous avons pris conscience que le dossier de l'eau n'était pas seulement celui de la privatisation de l'eau de Montréal. En nous entendant dénoncer la menace de privatisation de l'eau dans des entrevues à la radio et à la télé, des citoyens/nes nous ont appelés d'un peu partout au Québec pour nous soumettre leurs problèmes, qui tournaient tous autour de la menace de pompage de leur nappe phréatique par des compagnies, dont plusieurs étaient des succursales des multinationales françaises. En dehors de Montréal, on s'attaquait aux eaux souterraines. Il fallait d'urgence une coalition nationale qui travaillerait à exiger une Politique globale et intégrée de l'eau. Ce fut Eau Secours, fondée au lendemain du tout premier spectacle sur l'eau.
Nous n'avons pas eu le temps de souffler. La bataille de l'eau s'intensifia et se complexifia sur tous les fronts. Il fut vite question d'exportation d'eau en vrac, mise de l'avant par le groupe Jean Coutu. Puis de construction de petits barrages privés sur des rivières patrimoniales, dossier qui revint à la surface de plus belle, même après le rapport Doyon. Puis ce fut la baisse inquiétante du niveau des Grands Lacs et donc, du St-Laurent, et le volet de l'eau dans l'Accord de libre-échange prit de l'importance quand nous nous sommes rendus compte que le flou juridique mettait le Canada en danger de perdre sa souveraineté sur ses eaux si nous n'étions pas vigilants. Puis il fallut se pencher sur la qualité de l'eau et sur les normes québécoises en dessous des normes acceptables. Tous ces dossiers n'ont pas encore de solution acceptable et définitive.
Il y eut le Symposium sur l'eau de décembre 1997, un "exercice démocratique" à 300$ l'inscription. Il y eut la bataille des citoyens/nes de Franklin/St-Antoine-Abbé pendant deux ans, qui réussirent de haute lutte à chasser la multinationale Danone qui avait pris des arrangements très accommodants avec le maire de l'époque et quelques conseillers, ainsi qu'avec des fonctionnaires du ministère de l'environnement, à l'insu des citoyens/nes. Envers amer de la médaille: une dette personnelle de 40,000$ sur le dos de trois citoyens/nes de Franklin. Il y eut le pseudo moratoire sur l'eau, au début de 1998, qui ne changea rien à la situation et permit aux compagnies de mieux préparer leur demande de permis à soumettre à la levée du moratoire, en janvier 1999, comme par hasard juste avant le début de la consultation publique. Une aberration de plus. Il y eut une commission parlementaire en juin 1998, puis une vaste consultation publique par le BAPE, pendant toute l'année 1999, et le dépôt de son rapport, qui va en grande partie dans le sens des revendications d'Eau Secours, en mai 2000.
Tout cela se passe avec, en arrière-fond, le démantèlement du Ministère de l'Environnement, un ministère qui devrait au contraire prendre beaucoup plus d'importance pour rencontrer les priorités environnementales du siècle qui commence.
Au lendemain du premier spectacle sur l'eau, le 25 février 1997, le maire Bourque a reculé, du moins en paroles, sur la question de la privatisation de l'eau à Montréal. Quelques semaines plus tard, le 14 avril, le ministre des Affaires municipales, Rémi Trudel, affirmait que son gouvernement était contre toute idée de privatisation des eaux municipales, qu'il s'était emballé "pour une idée mal analysée." Le problème, c'est que la population a pensé que nous avions gagné et que le problème de la privatisation de l'eau était définitivement résolu. La Coalition dut rectifier le tir et expliquer que, loin d'avoir abandonné, tous les partisans de la privatisation de l'eau avaient en fait pris le maquis, bien à l'abri des regards, afin de poursuivre leurs tractations en toute tranquillité, ainsi que nous l'avons su de la bouche de M. Jacques Lamarre, PDG de SNC-Lavalin, compagnie qui convoite activement la gestion de l'eau à Montréal. Il a déclaré dans Le Devoir, au début de 1998, que le mouvement de la privatisation était enclenché, que la tendance mondiale allait dans ce sens et que ça ne servait à rien de n'énerver le poil des jambes pour essayer de l'empêcher. (Je traduis un peu ses propos...!) Qui plus est, il affirmait que le " modèle anglais " -le plus scandaleux de tous- était le scénario le plus intéressant à envisager pour le Québec.
Le plus difficile, dans cette histoire comme dans tant d'autres, c'est de faire confiance aux gens que nous portons au pouvoir. S'ils savaient, ces élus, à quel point on ne demanderait pas mieux que de leur faire confiance, aveuglément, comme si c'était nous qui décidions. Mais il semble y avoir une dychotomie pathologique entre ce qu'ils disent et ce qu'ils font, entre le devant de la scène et la coulisse. Au lendemain d'une campagne électorale victorieuse, ils sont atteints, en grande majorité, d'une surdité cyclique qui dure pendant trois ans, jusqu'aux quelques mois qui précèdent l'élection suivante, où un miracle leur fait recouvrer l'ouïe temporairement. (Selon moi, c'est sans espoir: ils sont tous en phase terminale.) Par exemple, comment peut-on se fier aux propos qui se veulent rassurants d'un ministre de l'environnement qui semble accepter sans sourciller le démantèlement de son propre ministère? Comment peut-on se fier à un gouvernement qui trahit sa propre loi sur l'environnement en remettant entre les mains des industriels et des promoteurs la responsabilité de respecter les normes environnementales, déjà passablement laxistes au Québec? Quand avons-nous vu un industriel respecter des normes environnementales de lui-même, sans y être forcé par une loi et des inspecteurs vigilants?
Déjà, le gouvernement Bouchard a séparé la faune de l'environnement au dernier remaniement ministériel. Déjà, les petits barrages ne sont pas inclus dans les différents dossiers de l'eau puisqu'ils relèvent du Ministère de l'énergie. En ce moment même, l'eau est dispersée entre le Ministère des Affaires municipales, le Ministère de l'Environnement, le Ministère de l'Énergie et des ressources, le Ministère des Transports, le Ministère de l'Agriculture et même le Ministère des Affaires Culturelles, pour tout ce qui a trait à l'aspect patrimonial des cours d'eau. Et j'en oublie sûrement. Nous sommes donc bien loin d'une Politique globale et intégrée de l'eau telle que revendiquée par la Coalition Eau Secours et les centaines des milliers de citoyens/nes qui l'appuient.
Il serait bien triste de se rendre compte un jour que nous n'avons que les élus que nous méritons. Mais je suis intimement persuadée que les Québécois méritent mieux. Et ce mieux, ça serait des élus qui ne sauraient parler, haut et fort, simplement, sans fioritures, que dans la lumière de la vérité et dans le courant du bien commun.
La bataille de l'eau dépasse largement l'objet de son combat. Quand nous aurons réussi à gagner une vraie Politique de l'eau, respectueuse des besoins des humains, de la flore, de la faune et de l'environnement, quand nous vaincrons les forces obscures de l'argent et de l'absence d'âme, les rapports entre les gouvernants et les citoyens/nes seront irrémédiablement changés. À travers toutes les coalitions actives, fondamentalement, il n'y a qu'un seul objectif sous-jacent: que plus jamais des gouvernants ne gouvernent sans les citoyens/nes. Nous sommes là pour rester et pour rétablir de toute urgence l'équilibre démocratique ravagé par la montée impitoyable des hauts financiers.
La conscience grandit principalement avec la connaissance, qu'elles viennent des médias, d'un livre ou d'amis obsédés par un sujet. Parfois la conscience est forcée par des chocs brutaux qui nous obligent à nous réveiller vite, comme certains citoyens/nes du Québec l'ont vécu dans divers secteurs avec Hydro-Québec, avec des compagnies de gestions de déchets toxiques ou certaines multinationales de l'eau qui ont débarqué chez eux sans prévenir avec le projet de pomper leur nappe phréatique demain matin. Mais peu importe comment on s'éveille, peu importe à quelle heure, pourvu qu'il ne soit pas trop tard. Tous les chemins sont bons pour arriver à la conscience.
Les vampires sont des gens très actifs qui ne dorment jamais la nuit et que la lumière du jour effraie. Toute coalition a donc comme premier but de tenir la lumière crue du soleil de la conscience allumée pour indisposer les vampires et les empêcher d'atteindre leurs sombres desseins. L'image est-elle exagérée? Pas tant que ça. Pomper "le sang de la terre" (dixit Suzanne Jacob) pour en tirer profit est un exercice qui me semble s'inspirer directement des techniques de Dracula, et de Nosferatu avant lui. Et pomper l'eau, c'est pomper énormément de liquide, comme on appelle l'argent de façon très impropre parce qu'il ressemble plus à un mur opaque qu'à de la belle eau transparente.
Petite réflexion en postface.
Si j'ai "décortiqué " ainsi et étudié à la loupe mon propre engagement, c'est au bénéfice de tous les citoyens/nes qui hésitent à s'engager dans une coalition ou une autre pour défendre des intérêts collectifs. S'ils croient qu'ils sont impuissants, que leur petite implication ne servirait à rien, que les possédants sont les plus forts et que nous, simples citoyens, ne pèseront jamais assez lourd dans la balance du pouvoir, je leur dirai ceci: si des gouttes qui s'additionnent arrivent à fabriquer un océan, imaginez ce que peut accomplir la force de millions d'intelligences et d'énergies.
Dernier secret bien gardé: il y a énormément de plaisir et de satisfaction à être ensemble, à travailler dans quelque chose de plus grand que soi, dans une cause aussi vaste et vitale que l'eau, qui concerne tous les êtres vivants. Il y a aussi énormément de plaisir et de satisfaction à vaincre les vampires de tout poil, ou à tout le moins, à les empêcher de nous sucer le sang. Mais il est tout à fait inutile de leur tendre un miroir pour les obliger à s'y regarder: la face d'un vampire ne se reflète jamais dans un miroir...
Hélène Pedneault est co-fondatrice d'Eau Secours! et porteuse
d'eau sa fondation en 1997. Elle a publié, en mai dernier, Les Carnets du Lac chez Lanctôt éditeur, un recueil des réflexions de son lac Saint-Sébastien à Saint-Zénon à toutes les saisons.
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