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«...eux, les bras plongés dans les
caisses: vous ne les voyez pas? Regardez mieux. Apprenez
que, plus forts qu'ils paraissent, ils ont davantage besoin
de vous que vous d'eux. Et ne vous gênez pas pour le dire. Vous n'êtes
pas forcés d'adopter leur vocabulaire truqué.*» (*Christiane
Rochefort, Conversation sans paroles,
Grasset, 1997, page 107)
J'étais justement en train de lire
les deux derniers livres de Christiane Rochefort, publiés au printemps
1997 à un mois d'intervalle, quand j'ai lu une lettre contre la
Coalition Eau Secours! dans La Presse du samedi 13 décembre.
Peu importe
qui l'a écrite. Peu importe ce qui y est écrit, je n'y répondrai pas
mot à mot. Ce qu'il est utile de savoir, c'est que cette lettre a été
écrite par un universitaire dont l'absence de rigueur intellectuelle me
rend perplexe sur ce qu'on transmet à l'université, et qu'elle
inaugure la campagne de discrédit à la-quelle les membres de la
Coalition auront droit, simplement parce qu'ils veulent protéger une
ressource collective et qu'ils posent des questions embêtantes
auxquelles personne ne veut répondre.
Il fallait bien que ça arrive un
jour. On dira que c'est de bonne guerre alors même que le sérieux de la
Coalition fera face, non pas à un vrai débat, mais à des
faiseurs d'images et de discours. Quand on nous répond,
c'est par la bouche d'agences de relations publiques
qui en savent bien moins que la Coalition sur
le dossier mais savent comment faire gober aux gens l'illusion de savoir, parce
qu'ils sont là pour gérer l'opinion publique en faveur de ceux qui les payent
grassement.
Le discours publicitaire me semble un
discours bien léger dans un débat sur une ressource
vitale qui engage l'avenir du Québec tout
en posant de façon cruciale l'avenir de la planète
et de centaines de millions de personnes qui meurent
de soif au moment où ici, nous avons tellement d'eau qu'on se paye le luxe de
l'embouteiller
et de la vendre au profit de quelques uns.
La tentation de taire ou de mentir, pour ceux qui
veulent des profits rapides, est alléchante quand
il y a des centaines de millions de dollars en jeu
qui rêvent de se dorer au soleil des paradis fiscaux.
On peut diviser la planète en deux
de multiples façons.
Dans ce débat sur l'eau, elle est divisée entre
ceux qui veulent préserver une richesse collective,
préserver la qualité de notre environnement
et faire en sorte que les Québécois-e-s ne
soient plus jamais les dindons de la farce qui consiste
à donner nos richesses pour se les faire vendre
ensuite à prix fort, ainsi que nous l'avons déjà
fait maintes fois dans le passé; en face, il y a ceux
qui prennent toutes les libertés avec l'environnement,
qui veulent prendre une richesse collective
en vue de faire des profits rapides et qui ne
comprennent pas pourquoi, soudainement, les Québécois-e-s
ne se laissent plus faire aussi facilement qu'avant.
Les Québécois-e-s ont changé: ils
ont troqué la tête coupée
de Jean-Baptiste contre la tête à Papineau. Les
règles de l'économie aussi ont changé. Faire des profits,
ça crée des emplois, dites-vous? Ce n'est plus
vrai, tout le monde le sait maintenant, de façon douloureuse,
inutile de continuer à propager cette fiction.
Vous faites des milliers de mises à pied pour
augmenter vos profits et satisfaire l'appétit gargantuesque
de vos actionnaires. Les usines d'embouteillage
que vous faites miroiter seront à toutes
fins pratiques entièrement informatisées, ce
qui ne créera pas d'emplois, sauf quelques gardiens d'ordinateurs. En plus, si vous êtes une multinationale
française, vous irez chercher ce qu'il faut
pour construire vos usines dans vos filiales en Europe
et vous importerez votre savoir-faire. Où est
notre bénéfice dans tout ça?
Faire des profits n'est pas un droit
acquis, enchâssé dans
la constitution. Avant la «liberté» de faire des profits,
il y a la responsabilité de prendre soin de
cette nature qui nous a été confiée, et non pas donnée
pour en abuser à notre guise, parce que nous étions
soi-disant des êtres intelligents, les plus évolués
de la création.
Avez-vous déjà vu une seule entreprise
privée -surtout en pleine flambée barbare néo-libérale-
faire preuve par elle-même d'un seul gramme
de conscience collective?
Les raseurs de forêts
sont là pour nous le rappeler: une entreprise va
couper du bois ou encore pomper de l'eau tant qu'elle
ne sera pas face au désert. Tant que le désert
n'est pas là, il y a toujours un profit à faire.
Le reboisement a été entrepris il y a seulement
quelques années, mais nous avons un siècle de
retard et la coupe à blanc continue, alors que la plupart
des citoyens croient qu'elle n'est plus permise. J'habite dans une région où des dizaines de camions
d'arbres coupés descendent chaque jour vers des
scieries. D'où vient-il, ce bois? On va le chercher
de plus en plus au nord. Richard Desjardins est
en train de réaliser un documentaire sur les forêts
boréales, dans son coin de pays, en Abitibi. Il
a commencé son tournage du haut des airs: il dit que c'est le désert, comme si on avait construit des terrains
de football les uns à côté des autres. Pour
régler chaque problème créé par des entreprises, tous
les groupes environnementaux et tous les Ministères
de l'environnement du monde entier ont dû forcer
la main aux hommes d'affaires, faire des lois avec
des dents pour qu'ils cessent de polluer, pour qu'ils
réparent leur gâchis. On va même jusqu'à les subventionner, avec de l'argent
collectif, pour qu'ils
dépolluent.
En ce moment, on s'inquiète de
l'effet de serre et on essaie d'établir des normes internationales. L'Alberta, la province la plus polluante,
crie au meurtre. Ne touchez pas à mon pétrole!
Comme si le pétrole était un bien plus précieux
que la vie... On veut tout l'argent maintenant,
sans les responsabilités, sans contraintes
et sans la conscience d'être un acteur parmi
d'autres, tout aussi importants, au sein d'une collectivité.
Mais bientôt, c'est nous, les citoyens ordinaires,
qui crierons au meurtre, au sens littéral du
terme, et qui poursuivrons ces financiers pour homicide
volontaire avec préméditation.
Dans les années qui viennent, l'environnement sera l'enjeu
crucial de notre survie. Nous le savons. Mais les
gouvernants et les entreprises privées ne semblent
pas le savoir encore: ou ils sont sourds comme
des politiciens, ou ils sont carrément irresponsables,
ou ils sont eux-mêmes pollués à dose léthale,
à commencer par leurs discours.
Nous aurons peur.
Comme nous avons eu peur à la première crise du pétrole
en 1973, comme nous avons eu peur après le krach
de 1982, comme nous avons eu peur après le Mont Ste-Hélène
en 1980 ou après Tchernobyl en 1986, parce que
nous avions cru que toutes ces choses étaient impossibles,
que nous avions le contrôle sur tout.
Les hommes d'affaires savent que l'économie a changé, ils
savent que le temps achève où ils pourront faire n'importe
quoi impunément. C'est pour ça qu'ils veulent
se sauver avec la caisse, avant que ça ne soit
plus possible, comme quelqu'un qui sait qu'il va faire
faillite s'empresse de mettre tous ses biens au nom
de ses enfants ou de sa femme pour ne pas se faire
tout saisir.
Tout ça, c'est le contexte.
Pour
en revenir à l'eau du Québec et contrer le discours
réducteur de ceux qui frétillent pour la prendre
au plus vite, il faut dire que le dossier comprend
bien plus que le pompage des eaux souterraines.
Il faut rappeler que l'eau en bouteille est,
ici, un produit de luxe, étant donné la qualité de l'eau de nos robinets. On s'en vante partout, de la
grande qualité de notre eau, ne venez pas nous dire
le contraire. Il n'y a pas de pauvres qui achètent
de l'eau en bouteille. Vous voulez rire, au prix
qu'elle coûte? Ce sont des riches qui l'achètent,
peut-être parce qu'ils ont plus peur que les
autres de choper des bactéries, étant plus conscients
de leur valeur marchande. Alors si l'eau en
bouteille est un produit de luxe, dont un litre vaut
déjà plus cher qu'un litre de pétrole, au nom de quoi,
dites-moi, faudrait-il donner cette richesse collective
à l'entreprise privée?
Au nom de quoi, en pleine
hystérie du déficit zéro, le gouvernement du Québec
devrait-il donner à l'entreprise privée une richesse
collective, comme ils songent à donner au privé
les 375 millions de dollars de profits de la Société
des alcools? Le gouvernement ne doit-il garder
que ce qui est déficitaire et donner au privé ce
qui rapporte ? Les profits générés par un état ne sont
pas du tout de même nature que les profits générés
par le privé.
Les profits de l'état nous reviennent
en services, en protection sociale. Les 375
millions de profits annuels de la SAQ servent à éponger
-même pas totalement- les coûts sociaux reliés
à l'alcool, accidents de la route, maladies et violence
conjugale. Qui payera la note quand ces profits
appartiendront au privé? L'état, bien sûr, c'est-à-dire nous. Si nous
avons tant d'eau que ça (ce
qui reste encore à prouver par des études sérieuses),
pourquoi ne l'embouteillerions-nous pas nous-même,
via une société semblable à la SAQ, ou par la
SAQ elle-même? Cela soulagerait peut-être le fardeau
fiscal des citoyens pris à la gorge par un taux
de taxation au-delà du réel? On ne serait peut-être
pas obligés de privatiser le système de santé
ou Hydro-Québec, comme on est en train de le faire
en douce?
Dans la bataille de l'eau, il y a
toujours le spectre de la
privatisation de l'eau du robinet, particulièrement
à Montréal, qui serait un merveilleux
tremplin pour privatiser la gestion de l'eau
de toutes les villes du Québec, ainsi qu'ils l'ont
fait en France, en commençant par Paris, en 1984.
Aujourd'hui l'eau de 80% des villes françaises est
sous contrôle privé et coûte une fortune aux citoyens.
À l'émission Droit de parole du 12 décembre dernier,
un employé de SNC-Lavalin poussait les hauts cris:
« Jamais nous ne nous inspirerons du modèle britannique
», le plus odieux au monde pour la gestion
privée de l'eau. Et pourtant, il y a quelques semaines, le PDG de
SNC-Lavalin, M.
Jacques Lamarre, affirmait
tout aussi fort dans Le Devoir que le modèle anglais lui paraissait le
meilleur à envisager pour gérer l'eau au Québec. Messieurs de SNC, il faudrait
voir à accorder vos violons sur la même note. Lequel
de vous deux a dit la vérité? Je mise sur monsieur Lamarre... Incidemment, deux employés de SNC
s'en
viennent à grands pas vers la mairie de Montréal:
Yvon Lamarre l'ex-bras droit de Jean Drapeau,
et Jean Doré, consultant chez SNC-Lavalin depuis
sa défaite en 1994. Est-ce un hasard? Même si le
Ministre des affaires municipales, Rémi Trudel, a avoué
publiquement, en avril 1997, qu'ils s'étaient emballés
trop vite pour une idée mal analysée, nous savons
que le scénario de la privatisation de l'eau du
robinet à Montréal n'a jamais été abandonnée. Ils ont
simplement fait une retraite stratégique, ils ont «géré
l'opinion publique» (comme ils disent...), qui est
à plus de 95% contre cette idée.
Dans la bataille de l'eau, il y a
aussi la question des
petits barrages dont on évite de parler depuis le rapport
incendiaire de la commission Doyon. Mais les tractations
continuent. Selon les
détracteurs de la Coalition Eau Secours, nous
avons un vieux discours gauchisant des années 70,
nous voulons le recul du Québec. Ils nous présentent
la privatisation d'à peu près tout ce qui bouge
comme un pas en avant alors que c'est un sérieux
recul. Souvenez-vous: au XIXe siècle, les premiers
aqueducs étaient privés et nous avons été obligés
de les municipaliser au début du XXè siècle parce
que c'était une catastrophe: mauvais service et aucun
investissement dans l'entretien nécessaire du réseau.
Souvenez-vous de l'électricité:
elle était sous
contrôle privé avant 1962, mais il a fallu la nationaliser
parce que les compagnies laissaient de grands
pans du Québec quasiment dans la noirceur, faute
d¹investir ce qu'il fallait. En Abitibi, des gens
devaient acheter leurs grille-pains aux États-Unis
parce que leur électricité n'avait pas les mêmes
cycles qu'ailleurs au Québec. La gestion par le privé,
on connaît. Et même très bien. On sait que ça coûte
plus cher aux utilisateurs et que les réseaux sont
moins bien entretenus, because la marge de profit.
De grâce, cessez de vous présenter comme les sauveurs
de l'humanité. Les écologistes des années 70,
non seulement n'ont pas eu tort de sonner l'alarme,
on le voit bien maintenant, mais je dirais qu'ils
n'ont pas eu assez raison (passez-moi l'expression),
leurs prédictions étant en deçà de la triste
réalité environnementale de maintenant.
Parmi les détracteurs de la
Coalition, il y a aussi M.
Pierre-Marc Johnson, qui a été le premier à nous fustiger
au Symposium sur l'eau, le 11 décembre dernier.
Il faudra que M. Johnson nous explique un jour
comment il peut à la fois faire partie du Groupe de
Lisbonne, signer le rapport Limite à la compétitivité,
et être en même temps sur le Conseil d'administration
de SNC-Lavalin et promouvoir la cession
de la gestion de l'eau à des intérêts privés.
Les membres de la Coalition
Eau
Secours! (qui sont plus d'un
million via les groupes qui y sont représentés)
ne prétendront jamais être des spécialistes.
Nous sommes des citoyens très inquiets, peut-être
un peu plus informés sur la question de l'eau
que la moyenne des gens. Nous demandons que le gouvernement
du Québec, via son Ministère de l'environnement,
annonce un moratoire sur tout nouveau
projet de captage d'eau, en vue d'un vrai débat
public, orchestré par le BAPE (Bureau d'audiences
publiques en environnement), avec commission
itinérante et pouvoir d'enquête. Nous voulons
que le gouvernement engage des spécialistes de l'eau objectifs, qui ne sont pas déjà comme cul et chemise
avec les entrepreneurs, ce qui est assez difficile
à trouver par les temps qui courent. Après ces
discussions avec les citoyens, le gouvernement pourra
nous proposer sa Politique globale de l'eau, sur
laquelle nous discuterons encore.
Est-ce trop demander
que de prendre le temps de réfléchir très sérieusement
avant de décider quoi que ce soit qui mettrait
en péril une richesse collective vitale? Ces demandes,
nous les faisons au nom des citoyens du Québec
et nous les répéterons jusqu¹à plus soif.
Comme le dit si bien l'auteure de
polar Val McDermid: « Il
faut avoir le diplôme d''emmerdeur public dans le domaine
de la circonspection. » ! (dans Arrêts de jeu, Le
Masque, 1995, page 70)
Quand on pompe de l'eau, on pompe
dans une nappe qui s'étend
parfois très loin du terrain où la pompe est installée.
Le pompage a des incidences parfois graves sur
des utilisateurs de la même nappe, à des kilomètres
du lieu de pompage, comme on le voit dans la
région de Mirabel. Un puits n'est pas quelque chose
comme une poche imperméable qui s'adonne à être
exactement aux mesures du terrain qu'on achète pour
installer sa pompe, comme voudraient nous le faire
croire les promoteurs. À Mirabel et à St-André, la
compagnie Naya dit qu'elle n'est pas responsable des
problèmes d'eau des citoyens, pas responsable des glissements
de terrain au printemps et pas responsable
non plus des routes ravagées par les camions
citernes qui y circulent jour et nuit. Ce sont
des problèmes personnels, les problèmes des citoyens
leur appartiennent. La même compagnie Naya nous
disait également, en pleine télévision à l'hiver 97,
à l'émission Enjeux, par la bouche de son PDG, que
non seulement il n'est pas question que les embouteilleurs
payent des redevances à l'état, mais que
l'état devrait les subventionner pour qu'ils exportent
l'eau embouteillée. C'est ainsi que la conscience
sociale s'exerce dans l'esprit de l'entreprise
privée...
Alors vivement un débat public!
Et si le Ministre de l'environnement, Paul Bégin,
résiste aux pressions, comme il a commencé à le
faire, s'il prend le leadership d'un vrai débat public
et freine au plus vite le démantèlement de son Ministère,
qu'il sache qu'il aura tout le peuple du Québec
derrière lui. Et ce n'est pas une vaine promesse.
«Non, ça n'est pas du sentiment,
comme vous essayez de le
faire accroire. C'est que je fais partie de la Nature
et quand on m'en enlève un bout, ça fait mal.*»
Hélène Pedneault
(*Christiane Rochefort, Adieu
Andromède, Grasset, 1997, page 34) |