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Jean-Claude Germain se mouille devant le BAPE

Alors, ces temps-ci, et principalement à cette Commission, on parle beaucoup d'eau. Mais on oublie la neige et on néglige la place qu'occupe la glace dans nos vies. Il n'y a pourtant pas beaucoup de pays au monde où on peut s'attendre, lorsqu'on crache en l'air, à ce que ça vous retombe sur le nez en verglas.

    C'est une caractéristique géographique qui a déjà fait l'objet d'une autre commission d'étude, laquelle d'ailleurs était présidée par celui-là même qui, dans le cadre d'une commission antérieure, s'était publiquement interrogé sur l'étrange mémoire qui, au moment d'une inondation, pousse les eaux, soudainement remises en liberté, à chercher et à retrouver leur lit d'origine.

    On ne se baigne jamais deux fois dans la même eau vive, nous dit Héraclite. Mais l'eau n'oublie jamais son premier lit, nous a appris la Commission Nicolet. Bref, lorsqu'on fera le bilan québécois des dernières dix années de ce siècle, force nous sera de constater qu'avec trois commission d'étude majeures à son crédit, ce fut la décennie de l'eau, dans tous ses états, par monts et par vaux, en nappe phréatique, en vrac, en bateau-citerne, en pipeline, en mégawatt ou en bouteille.

    J'ai choisi de me présenter devant vous à titre de porteur d'eau. On se souvient, bien sûr, qu'il y a plus de cent ans, associé à scieur de bois, porteur d'eau était l'expression souveraine du mépris de la classe dominante pour pour les french canadians que nous étions alors. On se souvient de l'injure mais ce qu'on a oublié, en revanche, c'est que charroyer de l'eau était un dur métier, le plus humble de tous et le moins rentable.

    Dans un roman, "La terre paternelle", Patrice Lacombe nous fait le portrait du métier de l'eau tel qu'il était pratiqué à Montréal, en 1850, pendant la saison froide. Il nous fait voir deux porteurs d'eau, exténués de fatigue et transis de froid, un père et son fils, qui conduisent un traîneau chargé d'une tonne d'eau qu'ils ont puisée au fleuve et qu'ils ont revendue de porte en porte, dans les faubourgs les plus reculés. La voiture est tirée par un cheval dont les flancs maigres attestent l'indigence du propriétaire et la cherté du fourrage. La tonne, au-devant de laquelle pendent deux seaux de bois cerclés en fer, est, ainsi que leurs vêtements, enduite d'une épaisse couche de glace.

    À chacun sa Genèse, dans la nôtre qui est froide, nous descendons tous d'un bonhomme et d'une bonne femme de neige qui nous ont légué le pouvoir miraculeux de marcher sur les eaux, pendant au moins quatre mois par année.

    Ici, les temps sont successifs, les saisons sont plus différenciées qu'ailleurs, elles sont dans le temps, comme des pays différents dans l'espace. D'une saison à l'autre, la campagne est méconnaissable et paraît un autre monde, a écrit un grand géographe, Pierre Deffontaines.

    À la suractivité bruyante succède en engourdissement silencieux; toute la terre, toutes les eaux, en leur forme et couleurs variées, disparaissent sous l'uniforme carapace des neiges et des glaces, immense linceul blanc couvrant le pays comme pour une mise au tombeau.

    Les temps des froids, qu'on nomme aussi les temps des neiges ou les temps des glaces, prennent la place des temps des chaleurs et des temps des feuilles. Les indiens Peaux-de-Lièvre divisaient l'année - c'était des gens brillants - divisaient l'année en seize parties dont la majorité avaient pour dénomination des termes relatifs à la neige, à la gelée ou aux ténèbres de l'hiver.

    Et l'hiver, c'est la neige. Car on l'oublie souvent, le fait le plus impressionnant, ce n'est pas le froid, mais l'abondance de neige. Le Québec laurentien est un des pays les plus neigeux du monde.

    Un peu partout ailleurs sur terre, on chante les effets bénéfiques de l'eau qui revivifie les déserts ou maléfiques des crues qui plantent des bateaux aux faîtes des arbres. Ici, nous participons à la vie intime et au monologue intérieur de l'eau.

À chacun son livre sacré, le nôtre ne fait pas partie de la liste ratifiée des livres révélés. IL date d'après l'invention de l'imprimerie. En 1532, Rabelais crée deux géants, Gargantua et Pantagruel, qui sont déjà à l'Image et à la taille de la démesure du pays que Jacques Cartier va découvrir, deux ans plus tard, en remontant le fleuve Saint-Laurent. Le Malouin explore ce que Rabelais imagine.

    Pantagruel, qui s'est mis à la navigation dans les mêmes eaux que Cartier, fait à son tour une découverte étonnante. En pleine mer, l'équipage banquetait, grignotait, devisait et faisait beaux et courts discours, raconte Rabelais, lorsque Pantagruel se tient en pied pour découvrir à l'horizon et nous dit: Compagnons, n'entendez-vous rien ? Me semble que j'oy quelques gens parlant en l'air et je n'y vois toutefois personne !

    C'est le pilote qui lui répond : Ne vous effrayez de rien, Seigneur! Ici, c'est le confins de la mer glaciale, sur laquelle, il y a eu, au commencement de l'hiver dernier passé, une grosse et félonne bataille. Lors, les paroles et les cris des hommes et des femmes, avec le cliquetis des armes et le hennissement des chevaux, ont gelé en l'air. Mais à cette heure, la rigueur de l'hiver passée, advenant la sérénité et le temperie du bon temps - ce n'est pas pire ça, Mathé pourrait dire ça "la temperie du bons temps" - elle fondent et on peut les entendre.

    Et chacun de ramasser sur le tillac pleine mains de paroles gelées qui semblent des dragées perlées de diverses couleurs. On y voit des mots de gueule, des mots d'azur, des mots de sable, des mots dorés. Lesquels pour peu qu'on les échauffe entre les mains fondent comme neige et si on peut les écouter, c'est sans pouvoir les comprendre parce que c'est un langage barbare. Plus de 400 ans avant le frère Untel, Rabelais précise qu'il s'agit d'une langue qui tient du hennissement des chevaux, une sorte de joual décongelé. La bouche molle pour parler, ça vient peut-être de là.

    Pendant longtemps au Québec, à la fin de l'hiver, au moment du dégel, juste avant la débâcle, les vieux, qui n'avaient pourtant jamais lu Rabelais, avaient l'habitude de dire: C'est le temps d'écouter, la rivière va parler.

    Nous sommes tous, tant que nous sommes, issus de la même poudrerie, pétris de la même neige d'origine, vraie eau et vraie glace, et le commerce que nous entretenons avec l'eau est à peu d'autres pareil puisque, tous les ans, nous sommes témoins de sa mort et de sa résurrection.

    À chacun ses experts, les nôtres sont des rêveurs dont l'un des plus grands, Novalis, a écrit que les poètes seuls devraient s'occuper des liquides. Il faut dire qu'ils s'en occupent pas mal. Autant de la bière d'Adam que du vin de Bacchus. Mais rassurez-vous, je ne suis pas venu ici pour vous convertir à la poésie, mais, pour vous rappeler que le hasard de la géographie a voulu que le Québec se retrouve un peu, comme le gardien d'un immense sanctuaire où s'opère le mystère de la métamorphose de l'eau en neige, en glace et à nouveau en eau, en permanence?

    Nous en avons hérité un devoir, une fonction et l'obligation de veiller à la protéger, la préserver et à en assurer la juste distribution. C'est notre bien le plus précieux.

    Ultimement ce qui était initialement une insulte pourrait fort bien s'avérer être notre plus grand titre de gloire. Nous serons ce que nous sommes, des porteurs d'eau!