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«Je suis donc obligé de faire, comme
beaucoup de mes collègues, un diagnostic noir. Ce qui se passe
maintenant, surtout avec l'insistance sur la privatisation, c'est un
relâchement des contrôles. Or sans contrôles, on n'arrivera pas
à assainir. On n'arrivera pas davantage à rétablir une plus
grande justice dans la répartition des ressources les plus
élémentaires. Écologiser, cela veut dire prendre des décisions
avec une vue d’ensemble de leurs répercussions autant sur l'état
des ressources que sur le mieux-être global. Or, la tendance
actuelle est de laisser le marché décider de l'évolution de
l'agriculture, de la forêt, de l'énergie et de l’eau. Nous
devons nous servir positivement de tous les instruments que nous
avons créés au cours de ce millénaire pour établir une
solidarité biologique, une solidarité qui commence avec les
plantes et les animaux et qui s'étend à l'humain …ou qui part
des humains pour redescendre vers les animaux et les plantes.»
Pierre
Dansereau
22 mars 2003
Pierre
Dansereau est reconnu comme un savant de tout premier plan au Québec, au
Canada, et dans plusieurs autres pays. Celui qu'on appelle l'écologiste
aux pieds nus, et que des Sud-Américains ont surnommé affectueusement
Pedro della Silva, à cause de sa passion pour les recherches sur le
terrain, particulièrement dans la forêt tropicale, est considéré comme
le père de l'écologie québécoise. L'Encyclopedia Britannica le présente
même comme un pionnier de l'écologie à l'échelle mondiale.
Né
en 1911 à Outremont, élève des Jésuites au collège Ste-Marie (et,
pendant un an, au Collège du Sacré-Coeur de Sudbury), Pierre Dansereau a
obtenu son baccalauréat ès arts en 1932 de l'Université de Montréal.
Il y a aussi obtenu en 1936 son baccalauréat ès sciences, après trois
années d'études à l'Institut agricole d'Oka, qui était alors affilié
à l'Université de Montréal. Il reçoit par la suite, en 1939, un
doctorat en taxonomie végétale de l'Université de Genève.
De 1940 à
1942, il est le collaborateur du Frère Marie-Victorin au Jardin Botanique
de Montréal. Entre 1940 et 1950, chargé de cours à l'Université de
Montréal, il est le premier à y donner un enseignement en écologie. Il
dirige le Service de biogéographie de la province de Québec et continue
ses recherches sur l'évolution des érablières laurentiennes. Comme
l'Université de Montréal ne lui offre pas un poste à temps plein, il
s'exile aux États-Unis, et devient professeur à l'Université du
Michigan à Ann Arbor, de 1950 à 1955.
Puis de 1955 à 1961, de retour à
l'Université de Montréal, il y dirige l'Institut Botanique, tout en
assumant la charge de Doyen de la Faculté des sciences. Son engagement
politique lui attire les foudres des autorités politiques et
universitaires de l'époque. En 1961, il retourne de nouveau aux États-Unis,
pour y enseigner à l'Université Columbia. Il devient aussi
directeur-adjoint et chef du département d'écologie du Jardin Botanique
de New York. C'est dans cette ville qu'il commence à s'intéresser
activement à l'écologie humaine et à l'écologie urbaine. Il revient à
l'Université de Montréal, en 1968, comme professeur à l'Institut
d'Urbanisme de la Faculté de l'Aménagement avant de quitter définitivement
l'Université de Montréal en 1971 pour l'Université du Québec à Montréal.
Cette dernière le nommera professeur émérite en 1989. Il y dirige
encore aujourd'hui le Laboratoire pour l'étude des écosystèmes et l'aménagement
des territoires. Durant sa longue et fructueuse carrière, il aura enseigné
dans une vingtaine d'universités sur cinq continents, obtenu 15 doctorats
honorifiques, et publié plus de 600 écrits scientifiques. À l'âge de
87 ans, il est toujours actif : direction d'étudiants,
consultations, conférences, séminaires, articles scientifiques, etc. Le
Brésil, un de ses terrains privilégiés de recherche, a organisé un
colloque de deux jours sur son oeuvre, en septembre 1998, et on y publiera
sous peu une volumineuse anthologie de ses principaux écrits.
On
peut reconnaître trois axes principaux dans l'oeuvre de Dansereau :
d'abord, les sciences naturelles, c'est-à-dire la taxonomie végétale,
l'écologie naturelle, la biosystématique et la biogéographie ;
ensuite, l'axe des sciences sociales, c'est-à-dire l'écologie humaine,
l'écodéveloppement, la sociologie de l'environnement et l'écosociologie.
Enfin, une troisième thématique traverse en filigrane toute son oeuvre
scientifique, et en est le couronnement : ce sont les domaines de l'éthique,
de l'éducation, des arts, des humanités et de l'écodécision. Il est
l'auteur de plusieurs ouvrages fort appréciés, entre autres Biogeography,
an Ecological Perspective (1957), Contradictions & biculture (1964),
Challenge for Survival. Land, Air, and Water for Man in Megalopolis
(1970), La Terre des hommes et le paysage intérieur (1973), Harmonie et désordre
dans l'environnement canadien (1975), L'envers et l'endroit : le désir,
le besoin et la capacité (1994).
Les
sciences naturelles, notamment la biogéographie, restent toujours le roc
solide sur lequel toute l'oeuvre de Dansereau s'est édifiée. En effet,
ses recherches l'ont conduit à développer un système unique qui décrit
les structures végétales à partir de leur dimension spatiale, ce qui
permet de comparer les structures de la végétation à travers le monde.
Sa réputation scientifique s'est établie surtout à partir de ses
recherches pionnières sur la dynamique des forêts. Il a aussi beaucoup
publié en taxonomie végétale, en cytologie et sur l'évolution de
diverses plantes.
Dansereau
apporte aussi une contribution immense à l'écologie humaine et aux
sciences sociales de l'environnement. On peut discerner un certain virage
vers ce nouveau champ dès les années 1960, sous l'influence de Jean
Gottman, G. Evelyn Hutchinson, Lewis Mumford, Rachel Carson et Teilhard de
Chardin, entre autres. Il s'intéresse alors avant tout, plus qu'à
l'influence de la nature sur les humains, à l'impact des humains sur la
nature par l'agriculture, l'urbanisation et l'industrialisation. Au-delà
de l'écologie, il veut alors favoriser l'écodéveloppement, c'est-à-dire
le développement durable avant la lettre. C'est à cette époque, vers la
fin des années 1960, qu'il revient enseigner à l'Institut d'Urbanisme de
l'Université de Montréal, et ensuite à l'Université du Québec à
Montréal, et qu'il prend la direction du projet de recherche sur l'écologie
de la zone de l'aéroport international de Montréal à Mirabel (EZAIM).
Il élabore alors sa fameuse « boule de flèches », un modèle
de l'écosystème qui réalise la synthèse des dimensions naturelles et
des dimensions humaines de celui-ci, et dont le niveau supérieur comprend
deux paliers spécifiquement sociaux, l'investissement et le contrôle.
Dans
ses écrits, Dansereau utilise différents modèles et schémas pour
illustrer l'impact des humains sur la nature. Il applique ses
connaissances écologiques à plusieurs domaines : le logement,
l'urbanisme, la radio-télévision, l'aménagement du territoire, la santé
mentale, les parcs urbains, le transport, les ressources, le développement
économique, et même les arts et la littérature. On peut vraiment dire
de lui que rien de ce qui est humain ne lui est étranger. Et pourtant, il
n'a rien d'un Pic de la Mirandole qui disserte de tout et de rien sans véritable
profondeur. Il croit fermement que pour être un bon généraliste, il
faut d'abord être un excellent spécialiste. Son expérience de
l'interdisciplinarité lui permet d'affirmer que le progrès des
connaissances dépend du travail d'équipes inter et transdisciplinaires
comme celles dont il a toujours su s'entourer. Dans son oeuvre, les
disciplines des sciences naturelles, des sciences sociales et humaines et
même celles des arts et des humanités se croisent et se chevauchent.
Le
troisième axe de son oeuvre, celui de l'humanisme et de l'éthique, a
pris de l'envergure ces dernières années, même s'il est présent dès
l'origine. Par son enseignement et par l'éducation populaire qu'il
prodigue dans les médias et dans ses conférences publiques, c'est un
grand éducateur qui a assumé une immense tâche pédagogique et éthique
allant bien au-delà de ses engagements dans la recherche scientifique. Il
est un philosophe, c'est-à-dire quelqu'un qui aime la sagesse et en fait
profiter ses concitoyens. « Mentor » et modèle pour plusieurs
générations d'étudiants et d'amis, il demeure un grand humaniste dont
les idées et les valeurs continueront à influencer beaucoup de gens au
cours du xxie siècle.
Ses
recherches cartographiques sur l'occupation des terres, ses études de
l'impact humain dans les secteurs agricole, industriel et urbain, ses
travaux sur la qualité de la vie et la société de conservation, sur la
planification et sur la perception du milieu, sa philosophie de l'éducation
ouverte et démocratique, ses engagements pour la conservation du
patrimoine et pour l'extension sociale de la recherche, ses écrits récents
sur la bio, l'éco et la socio-diversité, sont autant d'exemples d'une démarche
qui se soucie autant de la société et de l'humanité que de
l'environnement biophysique et de la nature. Son écopyramide, l'un des
derniers modèles intégrateurs qu'il nous a livrés, démontre la nécessité
d'une collaboration interdisciplinaire entre les différentes approches de
l'environnement.
Dansereau
ne se limite pas à l'analyse théorique et à la création de modèles
descriptifs et de typologies. Il s'attaque aussi aux problèmes pratiques,
en identifiant les principaux facteurs qui ont conduit au désordre écologique
actuel. Selon lui, ces facteurs sont : l'accroissement vertigineux de
la population, la croissance industrielle effrénée sans respect de la
nature et des humains, et les pratiques d'aménagement inadéquates. Il
suggère même des réformes et des changements concrets, tels le contrôle
des naissances, la reconsidération de la croissance économique et des
pratiques actuelles d'aménagement. Il propose aussi ce qu'il appelle
l'austérité joyeuse, c'est-à-dire de faire plus et mieux avec moins,
sans réchigner, de gaieté de coeur. Il invite même à l'engagement
social et politique dans les luttes environnementales pour la conservation
de la nature et le développement durable. Épris dès sa jeunesse de
justice et d'équité, il n'a jamais hésité à soutenir diverses causes
sociales et politiques : fondateur avec André Laurendeau des
Jeunes-Canada dans les années 1930, président du « Rassemblement »
à Montréal dans les années 1950, il fut aussi cofondateur en 1993 de
l'Union pour le développement durable.
C'est
ainsi que l'écologie végétale et la biogéographie, puis l'écologie
humaine et l'écosociologie ont ouvert la voie à l'éthique
environnementale, qui représente l'achèvement de son oeuvre. Il prône
le partage, la compassion, la solidarité, la paix, la simplicité
volontaire et l'austérité joyeuse, mais avant tout, il donne l'exemple
de toute une vie consacrée au service de l'humanité. Il n'y a pas trois
Pierre Dansereau, le biogéographe, l'écosociologue et l'éthicien, ni
trois périodes étanches dans sa vie, mais bien plutôt une seule
personne dont l'oeuvre remarquable et unique impose partout le respect et
l'admiration, et influencera encore longtemps ceux et celles qui s'intéressent
aux rapports tumultueux entre les êtres humains et la nature.
Éminent
scientifique, sommité mondialement reconnue en géobotanique et en biogéographie,
grand spécialiste de l'écologie humaine et des sciences sociales de
l'environnement, Pierre Dansereau est l'un des rares intellectuels
contemporains qui ont réussi à faire le pont entre ce que C.P. Snow a
appelé les deux cultures, à savoir les sciences naturelles et les
sciences humaines. Il n'a pas hésité à formuler des hypothèses
audacieuses comme il n'a jamais eu peur de mettre ses convictions en
pratique. Éducateur émérite, il a marqué plusieurs générations de
chercheurs et de personnes engagés dans l'action, chez nous et à l'étranger.
Ce pionnier de l'écologie est l'héritier du Frère Marie-Victorin dont
il fut le proche collaborateur. Il nous apparaît aujourd'hui comme le précurseur
d'un nouvel humanisme pour le troisième millénaire, un humanisme ancré
à la fois dans l'écologie et dans l'écologisme, une science et une éthique
qu'il a grandement contribué à bâtir. Il a fourni une contribution
insigne au renouvellement de la science et de la société depuis plus de
60 ans. Il est une de ces grandes figures d'éducateurs et de chercheurs
qui ont changé le cours de notre histoire, et qui ne cesseront jamais de
nous inspirer.
Texte de Jean-Guy VAILLANCOURT,
Département de sociologie, Université de Montréal,
C.P. 6128, Succ. Centre-ville, Montréal, (Québec), Canada, H3C 3J7 Revue
Sociologie et sociétés, vol. XXXI, n° 2, automne 1999
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Laboratoire
Pierre Dansereau pour l'étude des écosystèmes
Le laboratoire
Pierre Dansereau est en fait le bureau de travail personnel du
professeur Pierre Dansereau. Officiellement professeur émérite
depuis 1989, Pierre Dansereau, mondialement reconnu en écologie, a
accumulé tout au long de sa carrière scientifique, s'étendant sur
plus d'un demi-siècle, une grande quantité de livres (6 300), de périodiques,
de tirés à part, ainsi que de documents cartographiques. Ce matériel
constitue une bibliothèque fort respectable et à ce titre a nécessité
depuis longtemps des espaces de rangement de beaucoup supérieurs à
ce que l'on alloue habituellement dans une université à un
professeur régulier. Toute cette documentation est disponible aux
étudiants, chercheurs et professeurs, soit pour emprunt soit pour
consultation sur place.
Avec la création
en 1990 de l'Institut des sciences de l'environnement, on a accolé
le nom de Laboratoire pour l'Étude des Écosystèmes et l'Aménagement
du Territoire au bureau de Pierre Dansereau. Par la suite le nom du
laboratoire s'est transformé plus simplement en celui de
Laboratoire Pierre Dansereau (étude des écosystèmes). Le
professeur Pierre Dansereau est maintenant à la retraite. |
Portrait de Pierre Dansereau par la Société Radio-Canada
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