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Raôul Duguay

Or je suis d’ici

 

- I -

 

Or je suis d’ici

Au Nord d’un pays à peine né

Dans un pays qui peine encore à naître

J’arpente l’ici de mon enfance j’en prospecte les ailleurs

 

Né en Abitibi entre épinettes et bouleaux

La tête dans les nuages les deux pieds sur terre

J’ai toujours cru que là où régnait le vert

Il m’était plus facile de voir venir l’avenir

Or je suis d’ici

 

Quand j’étais dans le ventre de ma mère

Elle qui ne savait pas chanter me disait toujours

Raôul pour que tu deviennes mon poète

Je mange chaque jour ma soupe à l’alphabet

Y’a plein de poèmes qui coulent dans mon sang

Et dans le tien aussi

 

Ah! Comme j’en ai avalé des lettres et des lettres

Comme j’en ai bavé des voyelles et des consonnes

J’ai dû laisser tomber sur les seins de ma mère

au moins 33 recueils de poèmes

Et j’en ai fait des diarrhées de babebibobu

et des rots de agogouggamenummenum

 

Or je suis d’ici.

D’ailleurs qu’il m’en souvienne

autant que ma mémoire d’un futur doré

À la surface de mon rêve

100 000 petits soleils font danser les bancs de neige

Pendant que là-haut s’auréolent mes nuits

de la mouvance irisée des aurores boréales

Ici-bas au plus bas de la terre

s’allume la Voie lactée en plein cœur du roc aurifère

Au son de la musique des marteaux-pilons

toute mon Abitibi rock’n’rêve son avenir

J’entends encore et encore driller la mitraille

des milliers de chenilles aux dents d’acier

Mon coeur bâton de dynamite faisant éclater les tripes de la terre

 

Tout cela pour que l’or coule dans mes veines

au nouveau Klondike de mon espérance

car j’ai trouvé le filon d’une richesse sans fin

 

- II -

 

Or je suis d’ici

Au Nord d’un pays où, pionnier

je prends au collet toute une forêt avec ses lièvres libres

Piqué au sang par les brûlots et les maringouins avec les orignaux

je brame encore au bord du lac Blouin

pendant que des abeilles de métal sapent l’épinette

et que rugit la ruche du progrès

Porteur d’eau pour la Malartic Gold Mines

plus haut plus au nord de Chibougamau

Je vrille le vilebrequin d’acier dans la chair de la terre

pour en extirper des carottes de terre

et dans chacune un rêve d’or

pour mettre au monde un vaste pays

La liberté vaut son pesant d’or

Je « claim » le territoire en clamant « euréka »

même quand ce n’est que de la pyrite de fer

 

Or je suis d’ici

J’ouvre la porte à l’aventure je vire avec le vent du nord

et toute l’histoire chavire

Je vois venir l’esprit de ma mère venue d’Acadie

de mon père venu de la Gaspésie en 36 et qui

en s’exilant à Val d’or croyaient dur comme fer

devenir millionnaires du jour au lendemain

avec onze enfants sur les bras

Au son des bêches des pics des pelles

je fais de la musique avec les mots de ma langue

Et cogne toujours le gros tambour de mon cœur à l’ouvrage

pour assommer ma solitude enraciner le goût de vivre debout

debout avec autant d’épinettes noires de sapins de bouleaux

Je tremblefeuille encore un peu

au souffle cuivré des cheminées de mon enfance minée

 

Or je suis d’ici et d’ailleurs aussi.

J’ai transporté mon Abitibi dans ma cour

à Saint-Armand-les-Vents en Montérégie

depuis trente ans j’y cultive le goût de vivre

en plein cœur de la nature entouré de vert

j’aime y écouter pousser le maïs et les fleurs

me promener dans les prés avec mes chats

y emboucher ma trompette pour faire résonner

ma sensation d’être un écho de ce monde

Là-bas en ma lointaine Abitibi

les couchers de soleil continuent d’illuminer ma mémoire

Or c’est ici que j’ai appris à rêver en couleurs

tout en dégustant les oreilles du doré et des filets de truite mouchetée

Mon enfance remonte en ruisseaux et rivières

avec le rut de mes joies de mes peines

 

- III -

 

Or je suis d’ici

Dans la patrie chérie de ma tendre jeunesse

 

J’ai dix ans et toutes mes molécules alléluillent au pluriel

La bouche et le cœur encore pleins

de l’Ave Mari Stella que je viens de chanter

Je reviens de la messe en piquant à travers bois

je suis aux oiseaux et je gazouille

tout excité je m’en vais sauter par-dessus le printemps

qui pétille comme du champagne

Comme je veux devenir champion du saut en longueur

d’une roche à l’autre je saute

Je saute de plus en plus loin entre les rives du ruisseau

entre le rêve et la réalité

Mais la 333 ième fois je m’enfarge et je tombe dans le ruisseau

Sur mon 36 dans mon bel habit tout neuf

taillé et pressé des mains de mon père

Pendant que ma mère prépare des tourtières au lièvre

et du jello aux fraises enveloppé de crème fouettée

tous les animaux de la forêt qui m’épient éclatent de rire

 

Or je suis d’ici

du Nord-Ouest du KébèK

Et chacun de mes mots

goûte le bleuet la noisette sauvage la merise amère

À la hache et au sciotte j’abats l’épinette noire du désespoir

et la change en bois rond

En minces éclats

je fends toute une corde de bois sec

pour allumer le poêle au matin

Toute la maison de mon enfance résonne encore

aux cordes du violon de mon père

À peine cinq ans et perdre son père

suffit pour entrer dans la fanfare et le claironner au monde entier

Je trompette tout mon saoul avec les canards et les outardes

qui piquent à travers ciel

Tandis que les framboisiers me lacèrent

des poignets à l’épaule des chevilles aux fesses

 

Mon frère travaille à la Mine Sigma et fait assez d’argent

pour me donner ses habits

Mais il a mal aux poumons

et aimerait mieux dresser des chevaux de course et des coqs

 

 

 

 

 

- IV-

 

Or je suis toujours d’ici

Pour écrire des belles lettres d’amour

je lis le dictionnaire Larousse

C’est le premier livre que je me suis acheté moi-même

et c’est le plus grand des livres

Chaque mot du dictionnaire est pour moi

un personnage à apprivoiser et à faire jouer

J’écris des annonces de char à CKRN

des poèmes des chroniques dans l’Écho Abitibien

Pour acheter mon dictionnaire

du presbytère à la taverne je vends des journaux

Je monte sur les tables et je chante les premières lignes de la Bittt à Tibi

l’arbre qui cache la forêt de mes mots

 

Or je suis d’ici et à demeure

Je suis d’un pays qui m’a vu naître

et qu’en chacun de mes mots je fais naître

Je suis d’une vallée où les larmes et les cris

ont ici et maintenant la couleur de l’or

 

J’entre dans l’or vert du Nord

comme la hache dans la bûche

comme le clou dans la planche

et comme l’orignal dans le rut

je m’empanache la tête de toutes les épines

des conifères décimés jusqu’à la toundra

 

Combien d’abitibiennes combien d’abitibiens

pourront encore se tenir debout

quand tous les arbres de sa forêt auront été couchés

dans le cercueil de la désespérance?

 

Je sors de la forêt boréale

où il n’y a d’aurore que dans le cœur des enfants

et dans celui incertain des semences

Un à un j’y ai compté les arbres

dans lesquels je peux encore grimper

pour y tarzaner la mémoire de mon enfance

 

Or je suis d’ici et d’ailleurs

Je suis d’un pays qui n’en finit plus de renaître

Mais où sont donc passées les aurores boréales?

 

Or

 

Raôul Duguay

2000/05/09

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